le Koala


Ténèbres conradiennes ou le diable en Afrique

  Foin des prix littéraires qui ne surprennent personne. Au diable les scandales à répétition d’une classe politique à la dérive. Aux coulisses du Crazy Horse, les accortes ministres du conducator Berlusconi. Il y a des jours où on aimerait se débarrasser de ces lambeaux d’information qui vous collent à l’esprit comme un étron canin à la semelle. Pouvoir se poser ( voir même : se vautrer) – respirer sereinement, fuir la télé et réfléchir. Ou du moins, choisir ne fût-ce que partiellement ses motifs de réflexion.

  Chaque fois que je m’y exerce – pas assez souvent, hélas, comme tout un chacun – mon âme ou la bouillasse existentielle qui en tient lieu se trouve soumise à un vertige assez atroce qui la fait voisiner avec ce que Conrad appelait le coeur des ténèbres – « l’horreur », bien sûr, pour qui a lu la nouvelle.  Dans le film de Coppola le personnage campé par Brando laisse précisément le même mot échapper de ses lèvres alors qu’il fait l’objet  d’un sacrifice expiatoire expédié à grands coups de machette. Dans le roman c’est un peu différent. Certes, Kurtz expire en évoquant d’un souffle exsangue « l’horreur » qu’il a tout à la fois contemplé et provoqué, non sans une satisfaction coupable. Mais si j’ai bonne mémoire le narrateur revient à Londres, rencontre l’épouse du défunt et lui annonce la terrible nouvelle. « Qu’a-t-il dit au moment de mourir ? » demande-t-elle. L’homme hésite : gauche, emprunté, lâche comme seraient donc les hommes devant les femmes – c’est écrit même pour les plus grands – il finit néanmoins par se résigner au mesonge et lâche: « Votre prénom ». « J’en étais sûr » répond la veuve, incapable de concevoir que les forces du mal ont en réalité triomphé au point d’altérer et peut-être d’effacer le souvenir même de sa personne dans le cerveau malade et confit d’amibes de son compagnon. Beau passage. Tudieu. Le genre de chose qui donne envie d’écrivaillonner furieusement.

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  Les ténèbres et l’horreur, donc, exercent de longue date un pouvoir de fascination. J’y cède régulièrement car quelque chose en moi se veut ou plutôt se voudrait douloureusement conscient de la souffrance du monde. J’y arrive parfois, comme beaucoup d’entre vous très certainement, encore qu’il y ait parmi nos prétendus semblables des gens qui tiennent  à rester étranger à cet univers-là – à « l’horreur conradienne » précisément. Des gens qui par exemple ne tiennent pas à savoir que des gosses, en Haïti, se nourrissent désormais de galettes de boue. Manger de la terre ! Réalise-t-on seulement que c’est l’authentique comble de la pauvreté ? Au-delà de ça je ne vois pas ce qu’il peut encore y avoir en fait de déchéance. Il faut tout de même, pour manger de la terre, avoir regardé partout autour de soi et n’avoir rien trouvé d’autre à porter à la bouche que ce qu’on foule au pied. Demain peut-être devront-ils assaisonner ce triste plat d’authentique résistance aux métaux lourds avant de boire leur urine faute d’eau potable. En fait d’anticipation, à ce stade-ci, on n’est plus très loin de Soleil Vert.

   Je tombais l’autre jour sur un article du National Geographic (un obscur opuscule américain réactionnaire et vaguement écolo)  qui, en langage assez expéditif, évoquait le sort des albinos dans la région de l’Afrique des Grands Lacs. Les Albinos sont là-bas réputés détenir des pouvoirs magiques. Pour leur malheur ils ne peuvent guère les exercer volontairement et il serait plus juste de dire que c’est leurs corps, ou des morceaux de ce dernier (peau, os, ongles) qui présente des vertus qu’on qualifierait ici de surnaturelles. Un os d’enfant albino procure la richesse à qui le porte. Ou alors protège contre le mauvais œil. Vous devinez la suite. Les morceaux, « on » vient les chercher. A coups de machette là encore.

  Les albinos sont massacrés par de prétendus sorciers qui revendent ces gris-gris après avoir mutilé leurs victimes.

  Mais il y a pire encore. A la fin des années 90, dans la foulée du génocide Rwandais, un arc de guerre traverse l’axe Ouganda-Rwanda-Nord Kivu, poussant des centaines de milliers de réfugiés en direction de la RDC. Des milices à demi-dissoutes de guerriers psychotiques et drogués, flanqués d’enfants-soldats, terrorisent les mères de famille et prennent langue avec des sorciers qui ravivent et instrumentalisent les obscures croyances. Et voici ce que racontait tout récemment, dans un article d’un journal africain repris dans le Courrier International,  un témoin venu de la Tanzanie voisine :« Les tueurs, qui travaillent pour des sorciers, pratiquent le cannibalisme et revendent des morceaux de corps pour fabriquer des amulettes. Les acheteurs, qui viennent parfois de République démocratique du Congo, du Burundi, du Kenya et d’Ouganda, sont convaincus que les jambes, les parties génitales et les cheveux des albinos leur permettront de devenir riches instantanément. La plus jeune victime à ce jour avait 7 mois (…) Ces meurtres sont inspirés par l’ignorance et la cupidité. Une main d’albinos se vend 2 millions de shillings [1 220 euros]” [cit.]  . Voilà qui ne surprendra qu'à moitié les lecteurs de l'excellent bouquin de Kourouma, “Allah n'est pas obligé”, qui en raconte quelques-unes dans le même genre.  

 Les albinos africains n’avaient pas besoin de ça. Sous ces latitudes, exposés aux rayons d’un soleil impitoyable et sans la protection des couteuses crèmes occidentales -  le marché des cosmétiques étant bien plus lucratif du côté de Wysteria lane – leur peau se couvre le plus souvent de mélanomes et il n’est pas rare qu’ils deviennent aveugles.  

 Et nous alors, à quoi pense-t-on ?   Au Goncourt. Aux frasques de Frédéric Mitterrand. Au fils Sarkozy. Demain, aux régionales. Ou alors à notre assurance-vie. Aux dents du petit dernier.

 ciel.jpg  C’est le triomphe de l’horreur ordinaire sous les oripeaux du quotidien. Nous feignons de l’ignorer mais tout espoir est vain pour nous-mêmes comme pour les autres. Et bientôt peut-être, un baisser de rideau sur notre pathétique naufrage moral. Dix millénaires de prétendue civilisation pour découper les bébés albinos vivant afin d’en faire des gris-gris – et le tout, comme dirait encore Conrad, « sous les yeux de l’occident ».  C’est beau, le progrès. 




ON A LU CA ON A TOUT LU

Ces temps-ci sort sur les écrans le film “Lucky Luke” avec le très sympathique Jean Dujardin. Très bien. Dans le cadre d'une opération marketing-promo-évènementielle plus ou moins improbable, baptisée “I love Lucky”, quelques communiqueux s'avisent de demander leur avis sur la question à des écrivains. Ceux-ci, évidemment, sont implicitement invités à déclarer leur flamme pour le cow-boy de Morris et Goscinny. Peut-être certains y verront-ils l'occasion de comparer un certain “minimoi” des hauts-de-seine à Iznogoud: on peut toujours rêver.

L'opération est plus ou moins narrée dans les chatoyantes colonnes de “Metro” qui, la semaine dernière, publiait l'interview d'Anna Gavalda. Bon.

Et là, on ne peut résister à l'envie de se livrer à une citation  opportune du grand auteur:

“C’est Rantanplan que j’aime le plus. Le corniaud le plus sexy de l’Ouest ! (…) J’ai moi-même l’esprit d’escalier des gens distraits et je m’identifie complètement à lui !”

Bon. Ben, voilà voilà. Hein.

Le premier qui s'exclame “qui se ressemble s'assemble” (après moi) a perdu.

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- lis pas ça, malheureux, ça va te vexer.

 


AFFAIRE POLANSKI : MIROIR AUX ALOUETTES ET MOUTONS DE PANURGE

Le conformisme dans la formation et la cristallisation des opinions serait une matière passionnante à creuser. Sous quelle impulsion toute une communauté d’individus se met-elle soudain à éructer dans le même sens et à subir la même indignation au même moment ? Pourquoi – inversement – une société maintient-elle des tabous et refuse-t-elle de les briser, tout simplement en OSANT le discours et la réflexion ? Pourquoi et comment ces tabous deviennent-ils l’objet de fortifications concentriques patiemment élaborée à coup de politiquement correct, avec le concours parfois d’associations et de communautés organisées ? Pourquoi enfin – car après tout c’est la vraie question, celle qui en quelque sorte nous compromet collectivement – pourquoi est-ce que tous ces mouvements penchent si souvent vers la bêtise, et si rarement vers l’intelligence ? Pourquoi les ténèbres et non pas la lumière ?

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- C'est marrant, c'est aussi un peu ce qu'on se demande.

 La curiosité devrait autoriser à s’intéresser à tout et, partant, à parler de tout pourvu seulement qu’on évite l’insulte. Ce serait, je suppose, l’état d’une société mûre et adulte. On s’y ferait peut-être chier, certes, mais on s’y engueulerait moins – ou je l’espère à meilleur escient. Prenons – mais vous m’aviez senti venir – le cas Polanski. Je comprends fort bien le premier degré d’indignation, qui consiste à dire que l’agression d’une fillette est un acte toujours dégueulasse. C’est vrai quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Je comprends de même l’accusation récurrente du « deux poids-deux mesures», relayée à de multiples reprises après que le tout-Paris (mais aussi le tout-Varsovie, et une bonne partie du tout-Hollywood) ait exprimé son soutien au cinéaste. A travers ce deuxième grief transperce l’amertume lancinante de se savoir évoluer dans des sociétés inégalitaires et finalement bien peu démocratiques. L’adage « selon que vous serez puissant ou misérable… » demeure d’actualité, c’est un fait. Mais la virulence des réactions récentes semble désigner Polanski comme seul bénéficiaire de ce triste dévoiement. Or, quand un politique – fût-il un simple élu local – est surpris les mains dans le pot de confiture, que ce soit à Bamako ou à Levallois, il en va exactement de même. La justice se fait conciliante. Idem à l’égard des capitaines d’industries. Il y a quelques jours s’ouvrait le procès en appel de l’Erika. Je ne saurais dire ce qui est le plus grave, de prendre une jeune fille ou de saccager 400 kilomètres de côtes à coups de mazout. Ce que je peux dire, par contre, c’est que monsieur Thierry Desmaret, ‘pédégé’ de l’époque, ne sera pas inquiété personnellement. Pas plus que Donald Rumsfeld ou Dick Cheney, dont nous savons bien pourtant qu’ils ont purement et simplement inventé une guerre – chef d’accusation pourtant employé à Nuremberg sous la forme du « complot contre la paix ». En d’autres termes, beaucoup ont fait aussi grave ou même pire que Polanski, en étant pareillement « protégés », mais sans pour autant susciter une pareille ire*. Polanski paye-t-il pour d’autres ? Et si oui, qui ? Il y a là en tous cas un refus collectif de relativiser, qui se fonde sur la gravité du fait invoqué. Violer une mineure. A croire qu’il y a quelque chose dans la condition infantile qui tient du tabou ultime. Je ne m’y sens pas trop soumis, peut-être parce que je me souviens trop bien que les gosses ne se respectent déjà pas entre eux et qu’il y a dans les cours de récréation des fripouilles notoires qui, rendues à l’âge adulte, fournissent sans surprise aucune d’assez parfaits salauds. En définitive l’argument de l’âge me laisse assez froid. Je ne dirais pas que l’enfant est le symbole de l’innocence, pareil à un lys immaculé : je laisse ce privilège aux (autres) animaux, qui font ce pour quoi la nature les a programmés. On peut être petit et salaud. C’est ce qu’on appelle (d’ailleurs) un petit salaud. Par ailleurs, Hitler et Joseph Djougachvili ont porté des culottes courtes.

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- Yô, phoque ta race, va sucer ta mère la moule koala de mes [bîîîp]!

Ces réalités simples sont pour ainsi dire systématiquement refoulées par les adultes au profit d’une idéalisation intégrale des marmots. Chose étrange. Il suffit pourtant de se planter devant les grilles d’une école communale pour redécouvrir les fauves qui sommeillent en eux – et du reste, à mon humble avis, c’est bien pour ça qu’on y met des grilles. Ici, il est vrai, nous parlons d’une victime. Mais d’une drôle de victime, il faut (hélas) en convenir. Une victime que sa mère autorise à fréquenter des adultes, et pas n’importe quel type – du bien défoncé. A qui sa mère encore demande, si l’on en croît les dépositions d’époque, d’ « être très gentille avec monsieur Polanski ». Une victime qui avait déjà eu deux relations sexuelles à treize ans, ce qui peut certes arriver, mais à la paradoxale condition de ne pas arborer le corps d’une adolescente de treize ans. Par ailleurs les faits avaient eu lieu dans la résidence de Nicholson. Image-t-on que pendant ce temps-là le sieur Nicholson, fraîchement sorti d’ Easy Rider, binait des échalottes au fond du potager ? Soyons sérieux.

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- Bon OK j'avoue. J'ai fait un trou dans la porte de la salle de bain des filles pour pouvoir mater.

…Sérieux comme mademoiselle Samantha Geimer elle-même, la victime, qui – bien consciente de tout cela – est finalement la plus modérée en cette affaire, au point de demander qu’on laisse Polanski tranquille. Ce qu’elle ne ferait peut-être pas s’il s’agissait authentiquement d’un monstre. D’ailleurs l’argument du deux poids – deux mesures est d’un maniement délicat, voire explosif. Il peut se révéler aisément réversible, comme le montre le cinéaste polonais Krzysztof Zanussi qui, droit dans ses botes, proclame : « si Polanski n'était pas un personnage célèbre, le fait d'avoir profité il y a plus de 30 ans à Los Angeles, ville connue pour la liberté des moeurs, des services d'une prostituée mineure n'aurait eu aucune suite aujourd'hui”. Je ne suis pas très loin de partager ce point de vue, avec une grosse nuance, elle-même ambigue. Je ne crois pas que mademoiselle Geimer ait été une prostituée. Je crois juste que sa mère a été une proxénète – ce qui explique presque tout, et achève de faire plonger l’affaire dans le sordide. Peut-être les magistrats de Los Angeles sauront-ils réunir des témoignages pour le démontrer ou au contraire l’infirmer. Mais à cette seule perspective, on comprend rétrospectivement les réticences de mademoiselle Geimer … Comme on le voit, l’affaire est en réalité très complexe et douloureuse. Mais la référence à l’enfance d’un protagoniste et à l’horreur du viol incite mécaniquement à l’indignation, donc à la simplification. Quand on essaye de développer ces arguments – pas des arguments, certes, plutôt des circonstances complémentaires – on renvoie sans cesse aux deux mêmes éléments fondateurs. Une gamine ! Un viol ! Si vous ne partagez pas l’horreur collective, vous voilà hors du groupe. L’indignation joue ici un rôle fédérateur semblable à la peur : il agglomère, soude, colle. Et incite à la censure, puisque celui qui développe ses idées (et encore, « idées »…) doit être exclu. Phénomène agrégatif propre peut-être à expliquer la naissance de sectes, l’hystérie collective des vrais puritains et le bûcher des sorcières. Mais il faut être honnête. L’aspiration à la justice emporte presque mécaniquement le goût de la simplification. On a toujours, chevillée à un bout d’âme, l’envie de punir les salauds, à moins bien sûr d’en être un soi-même (hypothèse étonnamment fréquente). Les avocats prospèrent sur cette pulsion, lui opposant toutes sortes d’éléments factuels complémentaires propres à laisser croire que la situation, justement, est plus complexe qu’elle en a l’air. L’ennemi de l’homme en noir est la simplicité, qu’ils combattent avec une mauvaise foi confondante. Vous me direz, précisément : les avocats nous emmerdent avec leurs simagrées, et le lynchage garde les vertus d’une justice immanente. Ma foi, ça dépend du crime. Je n’éprouve curieusement aucune envie de me battre pour que les droits de la défense d’un Pol Pot, d’un génocidaire rwandais ou d’un Eichmann (qui y a néanmoins eu droit) soient assurés. Peut-être justement parce que dans ces différents cas la gravité boursouflée et monstrueuse des crimes impose la simplification au lieu de simplement la suggérer. Nous sommes alors en présence de faits qui échappent pour ainsi dire au jugement ordinaire – mais qui pour autant ne doivent pas échapper au jugement tout court. Rien de tel il me semble dans l’affaire Polanski, laquelle repose sur un acte sans doute affreux et préjudiciable mais qu’on peine même à qualifier pénalement. Viol ? Détournement de mineure ? « Relation sexuelle illégale », comme l’a jadis observé le procureur US ? Et de la part de la mère, n’y aurait-il pas une part de proxénétisme ? …ou de racolage, tant qu’on y est ? Ajoutons une pincée de chantage – il semblerait qu’il en ait été question – et voilà la coupe des vices**  effectivement pleine. Mais la réalité, elle, achève de s’éloigner.

* Rumsfeld et Cheney ont été critiqués, mais je n’ai pas souvenance d’avoir vu passer sous mon museau d’internautes, à leur intention, des « qu’ils crèvent » ou « qu’ils aillent se faire enc… en prison” . C’est dommage. Personnellement, c’est à peu près ce que je souhaite à ces deux tristes sires, incomparablement plus nuisibles que Polanski.

** Je n’ai pas fait exprès, je vous jure.


FEMINISATION DU LECTORAT, MARKETING ET FEMINISME

Si j’avais été prudent, je me serai juré de ne jamais aborder le sujet que je me propose de développer aujourd’hui, car il se prête à d’éreintantes polémiques et à de multiples accusations dont il me fatigue par avance de faire l’objet – encore que je ne puisse voir là qu’une réaction courroucée et compréhensible que j’essaierai de prévenir du mieux possible, à force d’explications. Ce sujet miné au point d’être douloureux est celui de la féminisation croissante du lectorat. Il me paraît patent en effet qu’une bonne part de la production dite littéraire est réservée à des lectrices bien plus qu’à des lecteurs, qui ne sauraient à priori être intéressés par cette production. Je reconnais dès à présent – sans même avoir achevé mon premier paragraphe ! – ce que ce constat peut avoir de compromettant. Quoi, se pourrait-il vraiment qu’hommes et femmes ne puissent lire les mêmes choses ? Nos esprits sont-ils si radicalement différents ? En vos fors intérieur, mesdames, quelque chose s’irrite déjà et gronde préventivement, ne le niez pas. Vous ne sauriez tolérer l’affirmation selon laquelle vous seriez définitivement rétives aux orages dostoïevskiens et à l’absurde kafkaïen, de même qu’on ne peut dire que vous n’avez rien à faire d’un Gombrowicz, d’un Jerzy Kosinski ou encore d’un Conrad.  Ceci est exact, je n’ai nul droit de le dire ; ce serait une généralisation coupable et nécessairement relative, dont on dira qu’elle traduit un machisme rampant. Et là est le malentendu – je m’en explique.

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- Trop tard, ça y est, le Koala a jeté un  froid sur son blog. 

 Sans doute n’est-il pas inscrit dans les cosmiques interstices de la Grande Ourse qu’hommes et femmes doivent nécessairement lire des ouvrages différents, et que leurs goûts littéraires doivent nécessairement diverger. Mais ne nous mentons pas non plus : c’est néanmoins ce qui se passe, dans une large mesure. Le lectorat des peu contournables Musso et Levy est, d’évidence, majoritairement féminin ; de même – forcément – que les tombereaux, que dis-je les légions innombrables de la chick litt : Weisberger. Candace Bushnel. Kinsella. O’Connel. Zoë Barnes. Et j’en passe. Ces « personnes qui écrivent » - et que je ne peux, hélas, désigner plus commodément – irriguent nombre de collections éditoriales, dont beaucoup d’ailleurs avancent masquées. Chez Pocket par exemple, les livres destinées à la jeune-branchée-urbaine-décérébrée figurent dans une collection « Comédie » : y trouve-t-on Donlevy, Woodehouse ou encore Tom Sharpe ? Non, bien évidemment, on ne parle pas de cet humour-là. Pas plus qu’on ne parle de courage dans la collection « Audace » ( ?) de l’ex-moribonde Harlequin. La palme de la franchise revient en définitive à l’intellectuellement défunte Fleuve Noir, qui au moins a l’explicite honnêteté de baptiser sa collection « gossip girl » et de développer un site Internet dédié, opportunément baptisé « girlattitude ». Je n’ai pas vérifié si la centième consultation dudit site permettait de se voir offrir une douzaine de préservatifs à la framboise ou un sex-toy rose fushia, mais tout est possible.

   Pour asseoir et pérenniser ce lucratif commerce, d’obscurs mais nuisibles marketteux ont décidés d’élargir la cible en chassant la fillette, à qui l’on dédiera désormais des bandes dessinées « chick-litt » comme chez Soleil. Une fois l’habitude prise, la jeune fille pourra rester dans le giron d’une médiocrité confortable, à moins que par un acte d’émancipation individuelle – quasiment révolutionnaire – elle ne décide de se faire intelligente.

   Mais tout cela, m’objectera-t-on, n’est effectivement affaire que de stratégie commerciale et ne témoigne pas de l’éternel féminin : l’attitude d’une grosse poignée de chefs de rayons déguisés en directeurs de collection ne saurait compromettre l’ensemble des lectrices et des auteures. C’est exact, et c’est heureux ; mais d’autres facteurs sont également compromettants et plus signifiants encore. Prenons un exemple récent, certes fortement ancré dans la mode et qui – pour adopter la formule consacrée – « fait le buzz » en cette rentrée littéraire : la fameuse Saphia Azzedine, qui fait son obligatoire promo de colonnes de journaux en plateaux télés, glissant notamment sa silhouette fuselée sous le regard des duettistes Naulleau-Zemmour (je n’ai pas regardé la séquence). Saphia est interviewée dans un nouveau journal féminin, Grazzia ; et que juge-t-on opportun de lui demander, à côté d’un article consistant à déterminer « comment avoir le regard wild de Duffy » ? Sa marque d’escarpins préférée, son « fashion blocage » (sic) ou encore la marque de son parfum. Mais c’est le concept, coco, c’est « l’interview blender » - qui comme ce dernier accessoire permet de transformer n’importe quel aliment, fût-il épicé et calorique, en une informe bouillie pour bébé. Mais s’imagine-t-on trois secondes seulement demander (rétrospectivement) son « fashion blocage » à Georges Perec ou à Yourcenar ? Pas vendeur, les pinces à vélo et les varices. Et triste au possible, ces auteurs sérieux… (sérieux, Perec ? Il y a des subtilités qu’il vaut mieux éviter…).

  Entendons-nous, il n’y a rien à voir ici avec la prose de mademoiselle Azzedine dont tout le monde me dit qu’elle est fort lisible ; mais l’on peut éprouver une certaine perplexité devant la démarche qui consiste, en ce cas, à glisser un joyau dans les poubelles d’un bordel. Le problème n’est pas nouveau, mais on voit bien émerger, sous couvert de promo et de dossiers de presse, une manière de continuum éditorial entre la presse féminine, la littérature à poulardes et cette partie de la littérature générale produite sous la plume des femmes. Dans ce contexte la presse féminine garde ses vieux gimmicks commerciaux et tire toujours sur les mêmes ficelles. Dans Elle, on demandait ainsi à la lectrice lambda (forcément lambda, aurait ajouté Duras…) de faire un test pour déterminer quel bouquin elle devait emporter en vacances (ah, les tests !! Quel bonheur simple, quand ils vous évitent de prendre une décision sous le couvert d'une psychologie de charcutier). Dans Cosmo, le dernier livre chroniqué – que je m’abstiendrai de désigner par charité chrétienne – suscite  cette chatoyante affirmation (attention, citation): « Il paraîtrait que le livre de F… N… fait partie des coups de cœur d'Anna Wintour, rédactrice en chef du Vogue américain. Pourtant, Lucy n'est pas une fashion victim anorexique, non, non ! » Dame, nous voilà presque rassurés : on frôle l’originalité, que dis-je, la création.

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 - Les filles, sortez le curry, on va se faire un civet de Koala Tandoori.

  S’il ne s’agissait que de s’interroger sur la persistance d’une « littérature féminine » - faute d’un meilleur terme, celui-ci étant peu adéquat car caricatural – il faudrait admettre et ajouter aussitôt que celle-ci a toujours existé, et qu’elle a su être de qualité. Jane Austen en témoigne jusqu’à un certain point – question de goût – encore que je sois porté à trouver plus intéressant, par exemple, le remarquable « portrait de femme » de James. Au reste, la seule circonstance que je me précipite sur cette pauvre Austen fleure bon la caricature : ici je songeais aux femmes écrivant pour des femmes, je le confesse, mais il y a bien entendu des femmes qui écrivent tout court, et avec talent. Et ce de longue date, dans des domaines peu propices aux fanfreluches : Ann Radcliffe fut un précurseur du roman gothique et, partant, du fantastique actuel; par ailleurs j'attire l'attention des éventuelles pétroleuses sur le fait que, tout de même, j'ai placé les deux Marguerites (Duras et Yourcenar) dans les développements qui précèdent. Il faut en tous cas, sans cesse, relativiser et remettre ce dangereux ouvrage sur le métier - soit.

  Il n’en demeure pas moins que les commerciaux d’aujourd’hui ciblent non sans opportunisme le lectorat féminin, sans doute parce que ce dernier lit plus, peut-être plus frénétiquement, avec une certaine avidité pour la nouveauté – ce dont témoigne, sur le front de la « com’ », le continuum éditorial et médiatique que j’évoquais plus haut. Mais cet édifice repose sur des fondations pourries. Censé répondre aux attentes éditoriales et culturelles de la femme, il l’insulte copieusement et se propose de la soumettre à un nivellement par le bas. La gent féminine résiste-t-elle ? Oui et non. D’aucunes, bien évidemment, lisent de vrais auteurs et glissent dans la bibliothèque familiale des livres en quelque sorte interchangeables ou asexués, livres qui ne s’adressent ni aux femmes ni aux hommes mais aux humains : de vrais livres donc. Une lectrice de cette sorte, dont la table de nuit croûle peut-être sous des couches de papier sédimentées où figurent des morceaux de Thomas Mann, de Kundera, de Hesse ou de Brecht, est d’emblée dans la résistance. J’observe pourtant qu’elle n’a pas de lisibilité sociale et collective dans les médias : son intelligence et sa curiosité sont comme boycottés. Ce n'est pas à celles-là que s'adressent les prétendus éditoriaux de la presse pipole et les pages “cultures” (sic) des torchons remplis de pubs pour les cosmétiques, la ligne éditoriale de ces publications ayant pour point commun de tenir leurs lectrices en très piètre estime.  Le douloureux de l'affaire est que ce n'est pas le fait d'affreux machos qui tiennent la femme dans un mépris ancestral - trop facile. Non. Si boycott il y a, il est le fait d'autres femmes : les « renifleuses de tendances » et autres poulardes des comités de rédaction qui sont l’exact pendant des gus qui, de l’autre côté de la rue, sélectionnent les photos de fesses qui contribueront à l’intérêt de la presse dite masculine (et testostéronée). Ces autres femmes qui, coupables, partent du principe que leurs prétendues semblables témoignent comme elle de futilité. Cette futilité qui transpire donc de la presse à gonzesses et qu’on a le singulier toupet de présenter comme une qualité : oui, la femme moderne et « hype » est censée être futile, n’est-ce-pas, mais cela participe de son charme pétillant (tiens donc); elle se veut légère et fine comme les bulles éclatant à la surface d'une coupe de champagne. Las: neuf fois sur dix elles ne parviennent, les pauvrettes, qu'à être aussi légères  qu'un tracteur agricole (et beaucoup moins utiles). Car au nom de cette « futilité positive », accessoire acidulé autorisant l’exercice objectif d’une connerie décomplexée, il faudrait mettre de côté tout ce qui est grave, dense, sérieux. Quitte – régression, trahison !! … A l’abandonner aux hommes. Et voilà comment, désertant progressivement le champ de l’intellectualisme, la femme se trahit elle-même par divisions entières. L’homme, adversaire ancestral, en est-il seulement coupable ? Je ne crois pas. L’on voudrait, à coup de banalités, persuader les uns et les autres que le mâle se défie de la femme intelligente et en a peur (que ne l’entend-on pas, celle-là !). Le con oui, sans doute, mais il nous a habitué de longue date à ce type d’aberration. Les femmes ne doivent pas tirer prétexte de son existence pour abdiquer en rase campagne. Il en va du triomphe du féminisme vrai, dont l’adversaire primordial réside plus dans la ribambelle de vieux démons féminins mal maîtrisés que dans la figure du primate néanderthalien.

  J’observe d’ailleurs, mesdames, que nous autres hommes avons remportés quelques succès sur cette figure-là. Des succès lents et imparfaits, mais des succès quand même.

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Heu non, quand même pas à ce point-là. 

Alors de grâce : battez-vous, vous aussi. Résistez à votre charmante futilité, réprimez la “légèreté pétillante” dégueulant des magazines vulgaires qu’on vous destine et qui regorgent d’insultes que le pire macho n’oserait vous adresser en face. Faites ce que vous avez justement exigé de l’homme prétendument moderne : soulevez-vous contre votre propre nature. Ne négligez pas le trésor que vous avez entre les oreilles au profit de celui que la nature a placé entre vos jambes. Ne réfléchissez pas avec vos ovaires comme vous nous avez si souvent reproché de réfléchir avec nos couilles.

Soyez en guerre et nous serons alliés.




Coupable complaisance du talent pour lui-même

 Je l’avoue bien humblement, j’étais reparti – penché doctement sur mon clavier qu’encombre outre mes doigts potelés une irritante queue de chat – pour fustiger encore une fois la perte de sens, de valeur, de tout ce que vous voudrez en termes de littérature, ou bien encore pour vouer à la géhenne les éditeurs commerciaux qui (les fourbes) ne m’ont toujours pas édité alors que, c’est bien entendu, mon opus est de nature à dynamiter l’intelligentsia européenne et à révolutionner la narration littéraire, rien de moins, oui ça va les chevilles.

 Et puis je me suis dit que tout cela a été dit bien mieux que moi, fort récemment, par quelqu’un de plus éminent, à savoir donc monsieur Jourde dont je recommande décidément la lecture sous le blog « Bibliob’s », rubrique « confitures de cultures ». Etant encore largement inadapté à l’usage des technologies modernes de communication, et infichu d’introduire un lien hypertexte dans mon blog sans faire sauter l’électricité de mon quartier, je ne me livrerai pas à l’exercice, mais courez-y : les billets « confession d’un lecteur de manuscrit » et « respectons un peu l’écrivain, bon sang » valent leur pesant de pépites et sont du baume au cœur des blessés de la plume et du tiroir. Je ne dis pas ça pour flagorner le grand homme, car au vu de ce qui va suivre, je sens plutôt que je vais me griller comme une arachide ou comme un bout de merguez négligemment jeté à la surface brûlante d’un  barbecue un dimanche après-midi au fond du jardin.

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- C'est idiot ça franchement, alors qu'on est si bien les fesses dans l'eau.

Il est effectivement épuisant de lutter contre la connerie ambiante. On n’en a jamais fini. Il faudrait déjà, pour le faire utilement, avoir la conviction d’échapper soi-même à la bêtise que l’on combat, ce qui est loin d’être une évidence, surtout pour votre serviteur. D’autres n’éprouvent pas ce genre de doute. Certains ont même transporté, à travers le paysage intellectuel français, la silhouette altière d’intelligences jamais prises en défaut – du moins apparemment. Car ceux-là même, je le crains parfois, se sont pris les pieds dans le tapis non pas franchement de leur bêtise, mais plus modestement de leur suffisance, ce qui est à peine plus excusable. Et ça, c’est intéressant ; bien plus peut-être que de se pencher sur l’énième clash de chez Ruquier / Naulleau, par exemple la démolition en règle, certainement justifiée, du roman (hum) d’Annie Lemoine ou de tel autre chroniqueur télé dont le besoin d’écriture est à peu près aussi irrépressible qu’une diarrhée tropicale, et aboutit à peu de choses près au même résultat. Je dis ça sans savoir, bien sûr, je n’ai pas lu cet ouvrage qui a peut-être sa place dans l’enfer de la bibliothèque du Vatican. De même suis-je implicitement invité, comme “consommateur”, à considérer les stars et starlettes du PAF comme autant de grands auteurs: encore une chose dont il faudra reparler.

Donc, l’on peut être une sommité des lettres et trébucher à la faveur d’une dérive narcissique. J’en ai sous l’œil (glauque) deux exemples, en tous cas que je crois tel, et attention messieurs-dames c’est du lourd : Paul Valéry et Julien Benda, rien de moins. Je vous entends gronder d’ici. Quoi, qui suis-je, moi pauvre amibe aculturée, pour dresser mes frêles ergots devant cette belle paire de statues du commandeur des arts-et-lettres ? Tout doux, je m’explique. Encore une fois ça n’est pas d’absence d’intelligence dont il est question ; la nature a horreur du vide et ces deux-là partageaient à l’évidence sa détestation. Le problème réside me semble-t-il dans une certaine complaisance narcissique de l’esprit tourné vers sa propre dissection maniaque. C’est de ce défaut-là, si c’en est un, que témoignèrent nos deux champions, respectivement dans “Monsieur Teste” (publié en 1896) et dans « Exercice d’un enterré vif » (1945). J’en profite, s’il y a des bibliophiles dans la salle, pour signaler que je dispose de ce dernier ouvrage dans l’édition originale « trois collines », Genève, pur vélin, le genre de truc qui rend bien à côté des « séries blanches » et autres « domaines étrangers ». C’est 400 euros, fin de la séquence commerciale.

 Mais soyons sérieux. L’essai « Monsieur Teste » - en réalité une suite de courts essais – débute par cette phrase restée assez célèbre : « La bêtise n’est pas mon fort ». C’est vrai, naturellement, la bêtise n’était pas le fort de Paul Valéry, et dans ce livre il dit au reste des choses très juste, par exemple celle-ci :

  « Je m’étais fait une règle de tenir secrètement pour nulles et méprisables toutes les opinions et coutumes d’esprit qui naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire ».

Voilà qui paraît exact : l’épanouissement authentique de l’intelligence paraît relever d’un exercice plus solitaire que social, les importuns étant ordinairement plus doués pour inoculer leur bêtise que leur talent, ce dernier ne se propageant pas – hélas – à la vitesse du virus de la grippe H5N1. Le problème, c’est que Valery utilise la figure de ce monsieur Teste pour dresser, sur quelques 125 pages, un hommage vibrant à la grandeur de son esprit. C’est un véritable culte individuel, une auto-idolâtrie, une explosion de satisfaction parfois benoîte en même temps qu’un gênant spectacle onaniste. A la limite, le lecteur est de trop. Il se demande pourquoi on l’a convié. Il ne doute pas d’avoir affaire à un grand homme, mais se demande, le rouge au front, pourquoi il est besoin d’enfoncer le clou avec une telle impudeur. Un rien méprisant de ses contemporains, Valery ajoute : « Ce qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé ». Sans doute l’intelligence authentique n’est-elle pas là où la collectivité bêlante nous la désigne, mais bon – ça, on le sait.

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- Mes frêres ! Vous êtes une communauté bêlante ! En vérité c'est le Koala qui vous le dit.

- On le crucifie tout de suite ou on attend qu'il fasse plus chaud ?

Plus subtile est la situation, non moins complaisante pourtant, de l’auteur de la Trahison des clercs. Benda est ce qu’on pourrait appeler un philosophe misanthrope juif, en même temps que l’ancêtre des « réacs de gauche » - un prodigieux fulminant, à la manière peut-être d’un Karl Krauss, encore que je sois bien incapable de pousser la comparaison. Quand on est juif, dira-t-on, on a d’emblée d’assez bonnes raisons d’être misanthrope ou à tout le moins de considérer ses contemporains européens avec une certaine retenue. Tel était plus spécifiquement le cas pour Benda qui a néanmoins fréquenté Léon Daudet et Charles Péguy. Drôles de fréquentations pour un juif de l’époque, me direz-vous, encore que : Péguy, on l’oublie trop souvent, fut dreyfusard. Enfin bref.

  L’une des idées dominantes de Benda était que l’intellectuel authentique n’a pas à se commettre avec les passions politiques de son temps, et doit préserver la substantifique moelle de son cerveau pour la réserver à des constructions abstraites, au risque d’ailleurs d’être froides, voire scientistes : « le mode sous lequel j’honore le plus la pensée est le mode scientifique ». Cette conviction que je caricature grossièrement – je vais décidément avoir des emmerdes avec l’Académie française, dont Benda ne fit jamais partie, on a bien dit qu’il était juif – cette conviction, donc, transpire encore dans l’exercice d’un enterré vif, qui en quelque sorte prolonge la Trahison des clercs. C’est, encore une fois, un exercice d’introspection de la pensée, non exempt de nombrilisme et d’une auto-satisfaction évoquant le brâme de la Castafiore dans le livret de Gounod et les albums de Tintin. Encore une fois, le chant enflammé d’une intelligence incontestablement brillante, mais coupable d’amour pour elle-même, jusqu’à se découper en mille morceaux et se disséquer à l’extrême ; l’esprit en somme piégé et retenu par lui-même à la façon d’un papillon de nuit phosphorescent capté par sa propre lumière. « Je dirai mon esprit 1° sous son aspect intellectuel, 2°  sous son aspect moral », annonçait Benda avec l’affectation scolaire d’un super-hussard de la République (je crois d'ailleurs que la célèbre expression est de Péguy, mais je peux me tromper). 

Bon.

Et alors ?

Qu’est-ce qu’on en a à fiche, nous, lecteurs post-post-modernes de 2009 ? Est-ce à cela que mène l’excès d’intelligence ? A cette sorte d’overdose d’auto-complaisance ?

Dans ce cas, de grâce, n’en disons rien aux cons.

Ils seraient fichus d’en tirer argument pour le rester.


LES ECRIVAINS - PASSERELLES AU PANTHEON

Il y aurait lieu sans doute d’approfondir un brin le misérable sillon creusé – enfin : vaguement inscrit en creux – dans le post précédent, où je m’interrogeais sur les modalités du « passage » individuel, en tant que lecteur, de la littérature récréative sans prétention à la littérature générale et si possible intelligente. Il va sans dire que mon postulat est que les deux derniers termes convergent naturellement, dans le sens où je conçois la littérature traditionnelle comme une littérature de qualité, ou témoignant d’une certaine exigence tant du côté de celui qui la lit que de celui qui l’écrit ; autrement dit qu’elle soit le lieu de rencontre de deux intelligences, quand bien même cette rencontre serait quasiment fortuite et fugitive. Après tout, c’est ce qu’on lui demande. Théoriquement. En tous cas moi. Enfin bref.

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- Je peux savoir le rapport avec le post d'aujourd'hui ? 

- Ben, c'est une image gratuite et libre de droits, alors… 

- … 

- Pis j'aime bien les tulipes et les portes à vitraux. 

Un élément primordial du dossier réside dans l’existence d’ «écrivains-passerelles », de gens capables de jeter un pont entre ces deux mondes à priori assez dissemblables. C’est un exercice périlleux où la réussite me semble assez admirable. Pensez : savoir prendre par la main et selon les cas un gamin, un ado, ou encore un adulte dépourvu d’habitudes en fait de lecture – et peut-être même de goût pour icelle – et l’amener aux portes des paradis artificiels. San s autre matière stupéfiante que le contenu d’une bibliothèque ou la perspective d’en constituer une. S’agit-il de grands écrivains ? Je n’en sais rien. Ils sont peut-être mieux encore : des écrivains utiles. Dans l’échelle justement de l’utilité intellectuelle et morale, il faudrait les placer juste après ces belles âmes qui apprennent à lire aux analphabètes. Je l’ai fait une fois, juste quelques leçons, infligées avec son accord à un gars rencontré au service militaire (eh oui, j’ai cet âge-là mon bon monsieur). L’expérience a sûrement été plus gratifiante pour moi que pour lui, car pour ce qui est de la pédagogie, j’avoue que j’improvisais franchement. Mais peu importe. A la fin il savait écrire les syllabes simples, de même que son nom (effroyablement trembloté – une écriture de poussin fraîchement sorti de l’œuf, écriture pour ainsi dire d’être vierge, ce qu’il n’était  pas vraiment par ailleurs). Un autre a pris la suite, mieux inspiré que moi, je crois bien – quant à notre « élève » je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il était appliqué, animé par une envie farouche de compenser les retards infligés par les circonstances à son horloge personnelle. J’espère dans un sens qu’il y est parvenu mieux que moi.

Qui sont-ils, ces écrivains-passerelles qui mènent au grand large de la même façon qu’un remorqueur y emmène son cargo ? Vos réponses permettent d’en dresser une petite liste, évidemment grossièrement incomplète, qu’on pourrait d’ailleurs s’amuser à étendre :

 Jules Vernes, Conan Doyle, Walter Scott,
la Comtesse de Ségur, Pagnol, Carolyn Quine ( ?), Dumas, Lewis Carroll,  Roald Dahl, ou même Druon – mais aussi Werber* et les auteurs de science-fiction comme de fantasy : les Asimov, Bradbury, K. Dick, Van Vogt, Simak, Wul, Zelazny, Jack Vance, Robert E. Howard … et Barjavel, et Tolkien, et Poe, et Lovecraft. Par le versant « policier », qui a aussi beaucoup d’adeptes, nous aurions encore : Maurice Leblanc (un peu ‘ringardisé’ je le crains), Agatha Christie, Gaston Leroux, Frederic Dard, Simenon, Leo Mallet, et – allons-y gaiement – Higgins Clark.

Mais aussi et sous d’autres aspects – « éditoriaux » cette fois-ci :  les bibliothèques vertes et rose, le Club des Cinq, les Six compagnons, les comics façon « Strange ». Sans oublier, dans la mesure où tout peut-être commence par eux, les auteurs de contes : Grimm, Perrault, Andersen, de Villeneuve, Collodi et consorts.

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- Si le koala oublie Leprince de Beaumont, j'arrache la tête des mômes.

En me livrant à l’exercice je m’aperçois de deux choses. La première est que décidément je raisonne en termes de littérature – c’est pas nouveau – mais aussi et par extension immédiate que je me place dans une civilisation de l’écrit, finalement très occidentale. Un enfant africain, par exemple, serait lui aussi soumis à une initiation, sûrement aussi « impliquante » pour son avenir personnel ; mais elle pourrait être le fait d’un conteur ou d’un grillot, bref relever de la tradition orale. C’est à vrai dire une évidence. Et puisque j’en suis à épousseter une évidence, m’en vient une autre dont je vous fais part dans la foulée (n’étant  pas forcément avare de banalités quand je suis dans l’impossibilité technique de distiller les traits de génie) : le simple fait de poser sur le papier la liste ci-dessus permet d’envisager la cartographie de dizaines de parcours de jeunesse ou d’initiation possibles, et autant de passerelles. Exemple : il n’est pas irrationnel de songer que tel gamin naguère plongé dans les contes de Grimm pourrait ensuite sautiller sur les fables de
la Fontaine, puis de là sur les contes philosophiques de Voltaire, façon « Zadig », par un enchaînement à la logique assez immédiate qui pourrait encore l'amener ensuite vers les “Bijoux indiscrets” ou le neveu de Rameau. Mais le même, partant encore de Grimm – ou alors d’Andersen, comme on veut – pourrait se diriger vers Alphonse Daudet, et de là vers Pagnol. Tout comme, plus particulièrement sensible à la fibre fantastique, il pourrait encore passer à Lewis Carroll, dévorer au passage l’Histoire sans fin de Ende ou encore Harry Potter, avant de retomber sur Poe. Lequel, via ses nouvelles policières articulées autour du personnage d’Auguste Dupin, ouvre d’autres perspectives vers le roman policier mais aussi – par ailleurs – sur la poésie sombre des fleurs du mal ou la littérature générale classique, à laquelle il appartient bien évidemment. Bref. On n’en finit jamais. Mais il serait passionnant de jeter ça sur le papier : on obtiendrait la carte Michelin des parcours littéraires. J’y ferais figurer Kinsella et Von Ziegesar – la tâcheronne de l’inénarrable collection « GossipGirls » - dans les terrae incognitae . Et ficherais “MussoVille” ainsi que “LevyCity” sur les rives d'une mer semblable à la Baltique au mois de janvier, histoire de tempérer l'attractivité de ces destinations.

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-Tu crois que je peux garer la caisse ici ?  - C'est pas le jour, et puis on est pas loin de François-Nourrisier sur Mer 

Mais alors justement, nom d’un chien: comment et pourquoi,  sachant qu’il existe tant d’opportunités de parcours réussis, se trouve-t-il quand même des gens pour se taper de l’autofiction inepte, des SAS ou bien encore de la chick-litt ?? Est-ce tout bêtement qu’ils le veulent ? 

Foin de tolérance. Je te foutrais tout ça au goulag.

Ou alors, pour présenter la chose d’une manière plus tempérée, dans une jolie maison en rondins de bois** à côté du golfe de l’Ob ou sur les rives de l’Ienisseï, avec obligation  d’hivernage, et huit caisses de livres. ‘Sortiraient de là le jour où ils seraient cultivés, en espérant que ce soit avant que des moisissures ne commencent à prospérer dans leurs narines.

Alors certes. Ca n'est plus de l’irritation ni de la colère, à ce niveau-là, mais comme l’aurait dit notre bon Baudelaire : un « dérèglement furieux ».

* Eh oui, quand même. Ah là là. Soupir.

** Certifié FSC.


L’INITIATION A LA LECTURE: UNE EPOPEE PERSONNELLE

Dans son très bon billet sur le rôle de la critique littéraire, paru sur son blog du Nouvel Obs’ ce mois-ci, Pierre Jourde faisait observer qu’un contre-argument fréquemment opposé à ses attaques en règles (qui pour le peu que j’en connais me réjouissent assez) pouvait en somme trouver à s’exprimer de la manière suivante : « arrêtez de vous en prendre à Levy et Musso, car au moins ils ont le mérite de ‘faire lire’, d’amener des gens à la lecture ».

  Il faut bien avouer qu’à première vue, de tous les arguments qu’on peut présenter à décharge de ces fort vilains personnages, celui-ci est peut-être le moins con. Il évite apparemment la non moins traditionnelle revendication du relativisme à tous crins, ou encore la nécessité de « respecter » à toute force les goûts des uns et des autres, tendance également dénoncée par Jourde qui sur ce point encore a bien raison. Oui, clamons-le haut et fort,  avec pour le coup une honnêteté (auto-)critique : les goûts de chiotte(s?) nous agressent. Ils nous agressent visuellement quand il s’agit de s’extasier sur des croûtes ou des sculptures  hype rose bonbon de cinq mètres de haut. Ils nous agressent quand il s’agit de polluer nos oreilles à coup de mauvais rap ou de prétendu « R&B » (à se demander si l’expression développée rythm and blues veut encore dire quelque chose). Ils nous plongent dans des abîmes de perplexité quand, passant trop peu rapidement devant les affiches du métro, on réalise que sortent des chefs-d’œuvre cinématographiques aussi improbables que « Transformers 2 » et « GI Joe » ( !), dont le point commun apparent est qu’ils invitent les trentenaires à se replonger nostalgiquement dans leur coffre à jouets.  Quitte à se vautrer dans le mauvais goût, d’ailleurs, je préfère mille fois les élucubrations provoc’ d’un Sacha Baron Cohen qui a au moins  le mérite de ne pas être politiquement correct et de se foutre aussi indifféremment que gaillardement des kazhaks, des juifs, des antisémites, des noirs, des homos et de quelques autres « minorités », voire même d’une majorité peu silencieuse - celle des imbéciles en tous genre qui y trouverait à redire en brandissant je ne sais quelle fatwah.

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Vous allez quand même pas me dire qu'en fait de bon goût, hein, enfin, bon, vous voyez quoi.

Mais je ferme la parenthèse pour m’attacher à cette idée qu’il faut traiter avec le plus grand sérieux : ainsi, Musso et Levy « font lire ». Ca n’est pas forcément faux, en effet, encore qu’il faille préciser les termes de la question. Ils font lire qui ? Sûrement pas des gamins de huit ou neuf ans, à en juger par la tête de ceux qui brandissent leurs ouvrages dans le métro (le lecteur du présent blog sait que c’est mon obsession sociologique, ça : considérer les transports en commun comme un laboratoire de lecture statistique et comportemental). Si Musso et Levy – et la liste n’est pas exhaustive bien entendu, on pourrait y ajouter Werber, Kinsella, Hellen Fielding, etc – si ces gens font lire, donc, ils font lire tardivement. Ils incarnent en somme une session de rattrapage. On peut en fait supposer deux choses : 1° les gens qui les lisent à trente ans passés n’ont à peu près rien lu d’autre avant, et se mettent directement à « ça ». 2° : ils lisaient bien avant, mais des « œuvres » du même tonneau : la collection Arlequin avant de passer à la chick litt, ou bien encore Sulitzer et SAS avant Levy, qui paraît-il se met aussi à l’aventure. Je pense qu’on peut d’assez bonne foi éliminer une troisième hypothèse, à savoir : 3° ils lisaient de la littérature traditionnelle avant, mais pour une raison inconnue se sont mis au régime Levy-Musso. Cette dernière hypothèse est improbable, encore qu’elle puisse se vérifier de manière marginale, ponctuelle et peut-être même accidentelle. Dans ma grande mansuétude morale, par exemple, j’irai jusqu’à considérer qu’une femme peut avoir lu Jane Austen et, ensuite seulement, Anna Gavalda. A l’énoncé de ce crime odieux la tentation de la lapidation saisit d’emblée l’honnête homme, mais bon,il faut savoir raison garder et caillou reposer. Et tout le monde a le droit de se détendre, voire de rigoler un coup (même les femmes - n'osant envisager sereinement, à raison de mon tempérament phallocrate, qu'un homme puisse lire d'abord du jane Austen, puis du Gavalda, ou alors l'inverse).

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- Tu vois bien John, je te l'avais dit: le koala se laisse aller.

- De toute façon, des bêtes à poil qui vivent dans les arbres, c'est pas sain.

Les deux premières hypothèses sont troublantes. Elles obligent à considérer que, pour « échapper » à la mauvaise littérature et à la prose de supermarché, il faut avoir réussi, à un âge plus tendre, son initiation à la grande littérature. Cette initiation est un moment magique et fort mystérieux, d’une part parce que c’est un « moment » qui dure et qui est par essence évolutif dans son déroulement, d’autre part en raison du fait qu’un enfant, pour que le mouvement soit réussi, doit en somme trouver le moyen de lire simple et intelligent.  Cette dernière exigence renvoie à un savoir-faire qui a pratiquement disparu, ou alors qui ne subsiste plus que dans le livre de jeunesse, domaine qui m’est étranger. Et il va sans dire, aussi, que les parents ont là-dedans un rôle fondamental à jouer.

Quand il est confronté à la lecture, se déclenche dans l’esprit enfantin une alchimie subtile et décisive : il « accroche » ou n’accroche pas, reste suspendu aux livres ou les rejette au loin. En vertu de quels mécanismes la décision se prend-elle, mystère. C’est pourtant un vaste sujet, sur lequel l’industrie du divertissement n’est sûrement pas désireuse de se pencher. Mais attachons-nous un instant à ces enfants qui persistent, à ces gosses amenés à se transformer en lecteurs et qui, de ce fait même, échapperont non sans paradoxe apparent aux hordes dantesques des Placid et Muzo. Leur petit triomphe personnel procède aussi de leur parcours de jeunesse en tant que lecteur. Et l’on sait qu’il y a là – déjà – mille voies possibles, du plus jeune âge à – mettons – l’adolescence.

Il ya la bibliothèque rose et « Martine ». Le Club des cinq et La Fontaine. Les contes verts (et rouges) du Chat Perché et Agatha Christie.  La bibliothèque verte, Les contes de Grimm et d’Andersen, les chroniques martiennes, toutes sortes d’abécédaires illustrés, Oui-Oui, Jules Verne et j’en passe. Bref, il y a de l’offre et du choix ; plus encore maintenant. Ce qui ne fait que rendre l’alchimie plus hermétique, et plus problématique l’identification d’un « parcours initiatique idéal » qui, à raison de la personnalité variable des gamins, ne saurait vraiment exister. Mais les parents, eux, ont le devoir d’essayer. Ce devoir n’est pas relatif. Il est absolu et doit être absolument ressenti, ce qui (hélas) n’est évidemment pas le cas. Ce ne sont toutefois pas les enfants qu’il faut mener à la cravache, mais les parents – et tant pis si  me voilà derechef réac’. Un papa ou une maman qui s’exclame à tous bout de champ « pose ton livre », ou qui devant son bambin s’exclame, sourire de pauvre fion à l’appui, que « la lecture ça sert à rien » - voilà l’ennemi.  Qu’on ne vienne pas me dire que c’est un ennemi innocent, il ne l’est pas. J’y reviendrai. Merde alors.

Mais profitons du sujet pour évoquer nos parcours de jeune lecteurs, et s’efforcer d’en cartographier le traçé. J’ai souvenir pour ma part d’avoir commencé classiquement avec les contes – Grimm et Perrault, mais surtout Andersen, que je trouvais à la fois plus poétique et plus triste (et par voie de conséquence, comme je le pressentais vaguement, plus réaliste). Sûrement attiré par le merveilleux, comme beaucoup de petits garçons, j'ai enchaîné sur Jules Verne; surtout ces aventures où une communauté de jeunes gens vertueux, en école d'ingénieur ou équivalent de l'époque, devaient affronter toutes sortes d'éléments déchaînés ou s'adapter à l'incontournable île déserte, comme dans Deux ans de vacances. Robur le conquérant et sa nef-hélicoptère en papier mâché, ou bien encore le radeau de La Jangaga m'ont fait rêver, je l'avoue, même si aujourd'hui je tiens le brave Jules en état de suspicion rétrospective (ne négligeons pas le fait qu'aujourd'hui, il serait pour les OGMs et tiendrait les adversaires de la vivisection pour de dangereux gauchistes). Toujours est-il qu'assez logiquement, de la science-fiction XIXème (avec aussi Conan Doyle et son monde perdu), je suis passé à la SF du vingtième; survolé la guerre des mondes et ses tripods pour m'abattre assez lourdement sur Theodore Sturgeon, Clifford Simak, Ballard, Asimov, Steiner, Vance et autres Zelazny.  Un jour ma mère - ma propre mère ! Me conseille Lovecraft et va saisir sur sa table de nuit le recueil Je suis d'ailleurs dont les nouvelles hésitent entre le féerique, le psychologique et l'horreur matérielle absolue. C'est un choc, que je n'ai nulle gène à évoquer: Lovecraft est l'une des plus solides passerelles qui soient entre la SF et la littérature générale, et il faudrait donc, je crois, en recommander la lecture au plus grand nombre - car en dépit de ses gimmicks et de diverses facilités, c'est aussi la porte ouverte au grand style, autant dire au grand large. De ce balcon on est amené à constater que tous les classiques ont écrit des nouvelles fantastiques: Mérimée et sa Venus D'ile, Gauthier et sa momie, la femme artificielle de Villiers de l'Isle-Adam et, forcément, le génial Horla de Maupassant. De là encore l'on peut bondir sur les autres oeuvres de ces auteurs, avancer un brin, flirter avec la première partie du vingtième siècle; faire un détour par le surréalisme, Breton, Aragon et quelques autres, en attendant de découvrir les américains (de nouveaux chocs littéraires pour Saül Bellow, Phillip Roth et Joseph Heller, dans mon cas) , puis enfin les russes, et bien sûr Kafka … le reste est à disposition, et peut maintenant se présenter dans une certaine improvisation - quoique l'idée d'un “programme de lecture” me plaise assez.

Et vous, mes quatre lecteurs innombrables (sic), quel a pu être votre parcours initiatique ? Comment vous êtes-vous immunisés contre les auteurs que cite aujourd'hui monsieur Jourde ? Qui vous a protégé, en somme, de la médiocrité  mercantile et à qui devez-vous en être reconnaissants ?




QUAND LE MONDE CRAQUE

L’économie est une matière dont je confesse qu’elle n’a pas ma préférence, non parce que je tiens les objets auxquels elle s’attache pour inintéressants (il s’agit généralement de  pognon, de pèze, de blé et d’artiche, pour ne pas les citer) mais parce que, pour une science quasi-exacte – du moins dans son versant analytique – elle ne fait guère de place au bon sens. Or ce bon sens quasiment campagnard, incarné dans la figure du bon-pèr e-de-famille exagérément timoré ou même du paysan beauceron, n’est qu’un autre nom pour désigner l’intelligence. Qualité qui a singulièrement manqué du côté de Wall Street, de la City, des grands boulevards parisiens et de tout ce que la planète compte comme centres financiers, qu’ils soient ‘offshore’ ou dûment amarrés à un reste de bite, par exemple un vieux bout de code du droit bancaire  et commercial.

Les financiers  sont-ils des crétins ? Les analystes financiers de sombres buses ? Les prévisionnistes de tous poils, des res nullius de la pensée universelle, à ranger aux oubliettes de la réflexion à côté des Alain Minc, des Jacques Marseille et autres Nicolas Baverez  qui nous ont promis pendant près d’une décennie des lendemains qui au final ne chanteront jamais ? Peut-être bien : si je ne peux en juger, je peux en concevoir l’impression, et celle-ci est nécessairement sévère. A l’image de la bûche collective qui nous attend et qu’un habile « rebond » cosmétique des places-de-marché, depuis quelques semaines, s’efforce de dissimuler aux yeux du bon peuple – vous, moi.

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Document rare: Alan Greenspan, ancien directeur de la FED, se rendant à une teuf chez Berlusconi. 

Bon peuple d’incompétents, de mal-comprenants et même, désormais, de mécréants puisque le doute s’installe insidieusement dans les failles du catéchisme ultra-libéral dont on a voulu nous gaver comme des oies. Sauf bien évidemment pour ceux d’entre nous (ou vous) qui tenons toujours les éditoriaux du Figaro-économie et du Wall Street Journal pour paroles d’évangile alors même que lesdits éditoriaux, encore une fois, semblent perdre toute relation avec les plus basiques exigences du  bon sens. Ce bon sens qui commande par exemple de jeter un œil aux données macro-économiques plutôt qu’aux quelques bonnes nouvelles, « pousses vertes » et autres « green shoots » qu’on nous donne en pâture depuis quelques temps, comme il est d’usage quand il s’agit de nourrir les ruminants et autres bovins, et qui annoncent prétendument l’après-crise comme les perce-neiges sont annonciateurs du printemps (Amen). Ces signes prétendument annonciateurs, qui dans les colonnes des journaux ont remplacé les nouvelles calamiteuses dans les mêmes proportions, révèlent dès qu’on y plonge la truffe des trésors de paradoxes, gros et savoureux comme des truffes. Je m’empare du dernier exemple en date : les ventes sur le marché automobile français ont progressé de 7% au mois de mai. La plupart des articles de presse en restent là, prudemment. Quelques-uns ventilent cette belle performance commerciale par marques, signifiant par exemple que Citroën fait mieux avec 15%, que Renault ou Opel font moins bien, etc. Les plus sérieux enfin révèlent que les ventes du fabricant low-cost Dacia, elles, augmentent de 85% - oui, 85%, de sorte qu’on voit mieux à qui profite cette apparent dégel. Et de s’interroger : car si les français profitent des diverses primes à l’achat pour s’acheter un rustique modèle roumain, ne serait-ce pas, par hasard, parce qu’ils n’ont plus de quoi s’acheter des voitures « normales » ou qu'ils n'en n'ont plus le désir ? Bien facile, après cela, de moquer les déboires du mastodonte General Motors…Mais étrangement, je n’ai pas connaissance que les journalistes de la presse économique s’interrogent en ces termes.

  Dieu merci, le quidam non-spécialiste peut surfer sur le net. Il peut s’interroger, par exemple, sur le gouffre de la dette américaine. Si ses capacités de réflexion devaient s’arrêter là, il remarquerait tout de même que l’horloge de la dette installée à Time Square - sans doute pour culpabiliser le brave yankee de base dont l’usage immodéré de la carte de crédit témoigne d’une certaine indifférence à la question  - n’a plus assez de place, avec ses quatorze emplacements numériques, pour afficher la somme exubérante de 11.218 milliards de dollars de dettes publiques. Il remarquerait que tous les pays occidentaux se coltinent peu ou prou une dette équivalent à 80% de leur PIB respectif, même si en notre douce France le ministre du budget, après avoir réfléchi, nous indique que ce triste seuil n’est pour l’heure que de 77 % et des bananes (en lieu et place des noisettes qu’on n’a plus) . L’innocent monsieur Jourdain de l’économie mondiale serait vite amené à constater cette évidence que les Etats-Unis sont insolvables. Mais chuuuut : voilà justement quelque chose que nous savons ou sentons tous  mais qu’il ne faut pas  dire. Observer un chaste vœu de silence au risque de réveiller l’hydre, le golem, l’ hydrocéphale omnipotent, le Yog-Sottoth lovecraftien, j’ai nommé « les marchés ». Ceux-ci, déjà, toussotent dans leur sommeil quand de gauchistes  journaleux  révèlent qu’on envisage en haut lieu de prononcer la cessation de paiements de l’Etat de Californie (1). Sans doute se réveilleront-ils tout à fait quand les autorités chinoises, qui ne sont pas plus bêtes que nous, diront haut et fort qu’elles vendent leurs bons du trésor ricains, qui ne valent guère plus que le prix d’un rouleau de papier-cul acheté dans le plus populaire faubourg de Bucarest[2]. D’ailleurs, tiens, c’est ce qu’elles commencent effectivement à faire, les autorités chinoises - tandis que le Brésil et l’Inde s’interrogent sur le rôle futur du dollar…

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Entre s'essuyer au dollar dévalué ou bouffer des galettes de boue come en Haïti, remarquez

  Si d’aventure le voyageur imprudent s’avisait d’examiner d’autres signaux, il constaterait par exemple la saignée sur le front de l’emploi – 600.000 chômeurs en plus par mois rien qu’aux Etats-Unis – et plus particulièrement la « décimation », comme disaient les romains qui n’étaient pas des cons non plus, du travail intérimaire, lequel a successivement perdu 13 et 15% de ses effectifs rien qu’en France au cours des deux derniers trimestres. Et Zou, 159.000 postes supprimés … Précarité, quand tu nous tiens. Emporté par un bel élan intellectuel, on se demandera comment la consommation des ménages peut tenir dans ces conditions. La réponse est simple : elle ne tient pas, elle baisse. Même les ménages étazuniens redécouvrent au passage les vertus de l’épargne, celle-ci ayant atteint outre-atlantique son plus haut niveau depuis 15 ans alors que le moral de la famille yankee s’effondre derechef … Bientôt d’ailleurs  il faudra, pour désigner ce critère-ci, trouver un autre mot que « moral » qui n’est plus, à l’évidence, le terme approprié. Du quidam consumériste on prendra plutôt l’humeur et un jour prochain, peut-être, le poul.

  Je fais grâce des considérations sur l’effondrement des PIB nationaux : chute de 2% et demi du PIB britannique, et chute autrement spectaculaire de 16% du PIB irlandais sur le dernier semestre, l’île verte ayant eu le triste privilège, naguère, d’avoir été le premier pays européen à entrer en récession… Je n’évoque pas la bûche de 15,2% du PIB japonais à l’issue de quatre trimestres consécutifs de baisse : voilà qui nous flanquerait carrément la pétoche, et qui nous ferait prendre les péripéties du capitalisme financier mondial pour les méandres d’un train fantôme lancé à toute berzingue, Frankenstein ou Freddy Krueger bien installé au poste de pilotage.

   Enfin l’incroyant cathodique, poussant s’il le peut encore la tête hors de l’eau, constate que le nouvel eldorado des décideurs politiques comme des cadors entrepreneuriaux consiste à mettre la main sur le bas de laine des épargnants. Lancement d’emprunts obligataires et d’emprunts d’Etats sont censés y pourvoir. Croyant rassurer, tel premier ministre (le notre, en l’occurrence) tient à rappeler que la souscription à l’emprunt national ne sera pas obligatoire et qu’on aura le droit de garder nos sous péniblement glanés en travaillant-plus-pour-gagner-plus. Voilà une parole qu’on pourrait qualifier de paradoxalement rassurante : des emprunts obligatoires sont-ils dans les cartons ? Voici qui sonnerait le chant du cygne de la solvabilité étatique. Il y a pourtant des précédents, nous disent les spécialistes. Sans doute seraient-ils mieux inspirés de nous dire pourquoi les Etats se tournent vers leur propre population pour emprunter, alors qu’ils savent que l’exercice leur reviendra plus cher (dame : c’est qu’il faut proposer une rémunération attractive, si l’on veut que le père Raymond glisse la main au portefeuille …). Ne serait-ce pas parce que les « marchés », encore eux, exigent de plus en plus de garanties de la part des pays ? Délicieux mouvement de balancier : après avoir prêté aux banques pour les sauver, voilà en somme que, pour un peu, on assisterait à l’inverse ! Prochaine étape peut-être le jour où l’Irlande, définitivement grillée sur les marchés financiers et s’étant vu épingler par des agences de notations jamais en panne d’indécence, viendra tendre la sébile au FMI comme un vulgaire pays d’Afrique sub-saharienne. Ça, c’est pour demain.

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“Sûr que c'est pas comme ça que je vais pouvoir entretenir ma résidence secondaire”, maugréa O'Flanaghan en rotant sa Guiness. 

 Bref ! Comme on le voit, nul besoin d’être un génie pour mettre l’ensemble bout à bout : il suffit de tirer la quenouille comme toute bonne vieille cantalaise ( - leuse ?) perdue dans les méandres obscurs de sa ferme perdue dans un recoin des Causses. Tout cela fait sens même pour le plus optimiste des neuneus. La crise n’est pas finie, elle ne fait même que commencer. Nous nous aventurons, du moins, sur des terres historiques : à défaut de voir encore où l’on met ses pompes, on avance quand même. Vers une manière d’apocalypse molle, sûrement, ou vers le genre d’autodafé qui marque l’accomplissement des plus importantes étapes dans l’histoire d’une civilisation. L’instant  par exemple où celle-ci commence à suffoquer sous le poids cumulé d’une bêtise incommensurable, développée par couches successives depuis la glorieuse époque de la révolution industrielle. Un coup à se remettre à notre cher Spengler, en somme. 


[1]  Aux dernières nouvelles, ce trois juillet, on y est. “Conséquence : en quasi-cessation de paiements, incapable de rembourser ses emprunts, le gouvernement devra payer ses factures au moyen de reconnaissances de dettes («IOUs») qui devraient être émises pour un total de 3 milliards de dollars” (le figaro). Schwarzie a décidé de fermer tous les services publics trois jours par mois par mesure d'économie. Il va y avoir des nids-de-poule à Beverly Hills …

[2] Sur ce point : « qui veut encore de la dette américaine ? » sur le blog « MoneyWeek ».


DEPRESSION AU-DESSUS DU JARDIN

Alors que, baguenaudant l’autre jour comme un frêle nain de jardin devant ma boîte aux lettres, j’y découvrais mon énième refus d’accéder aux gloires littéraires – une missive à l’en-tête d’un certain Arthème F., Paris sixième, dont le nom évoque cependant Bouvard et Pécuchet en même temps que les études notariales du siècle avant-dernier – je me disais, comme on se dit toujours en pareil cas, que la vie est mal faite. Comme parmi mes grandes et nombreuses qualités figure une résistance certaine à l’illusion et une absence rafraîchissante d’amour-propre, il va sans dire que je n’étais pas plus affligé que ça – hormis le fait que mon couillonot de facteur besanceniste rechigne systématiquement à laisser les manuscrits dans ladite boîte au prétexte fallacieux qu’il s n’y entrent pas, ce qui est d’ailleurs vrai, m’obligeant à cavaler à la poste qui est naturellement fermée en-dehors des heures ouvrables (sic), ce qui signifie très concrètement – on est bien d’accord – que quelqu’un qui travaille ne peut pas y aller.

Non, ça n’est pas cette fâcheuse circonstance qui assombrissait mon front d’airain, ni même le fait que mes sedums refusent de pousser alors que mon hortensia vient de chopper des cochenilles . C’est une considération comparative. Au moment où moi je reçois une énième lettre de refus, un grand éditeur parisien annonce ou laisse annoncer qu’il va publier l’autobiographie de la jeune Miley Cyrus. Cette demoiselle, comme on le sait peut-être, est l’actrice qui incarne  – si l’on peut seulement l’incarner – l’improbable personnage d’Annah Montana, dont je n’avais pas entendu parler avant les deux derniers jours pour la bonne raison que je n’ai pas (encore) de fille de onze ans. Cette donzelle, âgée pour sa part de16 printemps (à moins que ce soit son personnage, d’ailleurs on s’en fout) gagne annuellement 3 millions et demi de dollars. Ce qu’elle en fait, on n’en sait rien – la rénovation grandiose d’un ranch rose bonbon avec une piscine en forme de cœur, peut-être bien, ou alors l'aménagement d'un dressing de 200 mètres carrés  – mais visiblement les gens de chez Michel Lafon, puisque ce sont eux, estiment que ce n’est pas encore assez. Et que la demoiselle de chez Disney a un message incontournable à faire passer auprès de ses fans. Me voilà  perplexe. S’il s’agit comme on est en droit de le supposer de faire « Meuh », est-il opportun d’écrire ses mémoires pour ce faire ? Et si l’on écrit ses mémoires à 16 ans, que reste-t-il à écrire à soixante ? Hein ? Peut-être que Miley Cyrus a déjà quelque chose de prévu. Peut-être qu’entre-temps elle aura définitivement plongé dans l’enfer des pipôleries ordinaires comme Britney, autre échappée de l’écurie Disney Channel.

  Toujours est-il, foutredieu, que la gamine est éditée à des milliasses d’exemplaires pendant que je reçois des lettres de refus. L’univers est en désordre. La courbe des astres doit être déréglée quelque part, peut-être du côté de Pluton ou de Proxima Centauri. Le monde déboussolé voit un message messianique dans les couinements d’une pouffe prépubère et rien du tout dans les profondeurs stygiennes de ma prose. Y’a comme une erreur.

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heu oui, c'est ça Olga.

  Mais cette erreur-ci n’est qu’un avatar de plus dans les péripéties parfois rigolottes de ce que j’appelle « la guerre contre l’intelligence » (inteligence que je ne songe pas une minute à incarner, je rassure le lectorat saisi d'angoisse). Cette guerre présente d’infinies ramifications, des modalités inattendues et par-dessus tout de multiples fronts. Elle peut bien être le fait de maisons de prod’ qui lancent des produits pour ados – et entendons-nous bien, du reste, je ne lisais pas moi-même Dostoïevski à dix ans (c’est venu à onze). C’est pourquoi je le prends avec le sourire. J’espère que ça se sent.

  Il y a plus grave, donc : d’authentiques visages de la barbarie qui de l’extraordinaire d’hier investissent l’ordinaire d’aujourd’hui. Il existe à Washington, comme on s’en doute, un musée du mémorial de l’holocauste dont le site web est d’ailleurs très bien fait. La semaine dernière, un vieil homme de quatre-vingt huit ans – oui, 88 – s’y est présenté armé d’un fusil et a défouraillé sur les membres des services de sécurité, tuant un certain Stephen Jones. Le tireur s’appelait John Von Brunn – notez bien ce ‘Von’, traduisant l’ascendance allemande sans laquelle le fait divers n’aurait pas présenté la même saveur amère. Lors de sa déposition le vieux fou tenait des propos peu cohérents, niant bien évidemment la réalité de la Shoah et qualifiant au passage l’Allemagne de « joyau culturel de l’Occident ». Pour un joyau son éclat est sombre, mais après tout il en est qui sont  très beaux ainsi. Toujours est-il que Von Brunn n’en était pas à son coup d’essai : concepteur de sites webs gravitant autour du chatoyant milieu de la « suprématie blanche », et farouchement remonté contre l’Etat fédéral comme toute l’extrême-droite yankee, Von Brunn  avait déjà tenté d’enlever des employés de la Federal Reserve dans les années 80 afin de réclamer classiquement une rançon en échange de leur libération. Reste que cette fois-ci, et bien que sa victime soit un « afro-américain » dans la trentaine, Von Brunn voulait surtout buter du juif. Pas spécialement « cette fois-ci » du reste, mais depuis toujours. Avec ce corollaire étonnant qui est qu’après les cimetières, il faut en convenir, les juifs n’ont plus même la paix dans les mémoriaux dressés en souvenir de leur massacre. On peut penser ce qu’on veut de la communauté juive U.S – et l’on n’est pas obligé de n’en penser que du bien, surtout au vu du soutien récent d’une forte proportion de ses membres au candidat Mac Cain – mais il y a là quelque chose de proprement atroce. La persistance de cette haine-là, pathologique et boursouflée, est proprement hallucinante. Quant à la circonstance qu’un noir ait payé de sa vie cette vivante aberration, je n’ose même imaginer ce qu’en ferait un Dieudonné un jour où, plus ivre de colère que d’habitude, il s’emparerait du sujet avant de faire monter un Faurisson sur sa triste scène.

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heu oui c'est ça Helmut. 

  D’un côté une ado millionnaire bien innocente érigée par “le système” en décérébreuse  universelle ; de l’autre un barbare moyen, ressassant dans sa rancœur psychotique une haine de six décennies – alors même peut-être qu’il n’y a pas un juif dans son quartier. J’espère, grand dieux, j’espère qu’il n’y a aucun rapport. J’espère que la funeste et lancinante impression du contraire, que j’éprouve néanmoins, me vient d’une torsion perverse de l’esprit. Von Brunn lui aussi, pourtant, a dû subir un lavage de cerveau en son jeune âge … Non, j’arrête, cet écheveau-ci est trop compliqué à dénouer. Il doit bien y avoir quelque chose entre les deux pourtant. Les forces qui mettent à bas la civilisation, comme une série de vague s’attaquant obstinément à une falaise croulante, doivent bien avoir quelque chose en commun.

  Bah.

  Retourne donc, Koala, mettre ton triste museau dans les profondeurs de ta boîte à lettre. Il y a des jours où l’on se dit qu’il faudrait, pour bien faire, n’en plus sortir du tout.


DU CONFORMISME DES LECTEURS OU: LA DEMISSION DE L’ESPRIT CRITIQUE INDIVIDUEL

Il y a de cela quelques temps je me suis amusé à ferrailler, tout à fait stérilement ça va sans dire, sur l’éternel sujet de la responsabilité des éditeurs à l’égard des jeunes auteurs ainsi que sur la place du piston et des recommandations pour percer dans ce qu’il est convenu d’appeler le « milieu littéraire » (expression qui d’ailleurs ne veut rien dire, à mon avis – mais pa ssons). Parti sur ma lancée, à l’issue d’un schuss verbal un peu laborieux, j’avais suggéré que,  quels que soient les reproches à adresser aux éditeurs (lesquels paraissent assez nombreux et n on moins fondés), ceux-ci ne sont pas seuls en cause : libraires, distributeurs,  marketeux de tous poils partagent allègrement la responsabilité de ce que je qualifierai pour l’instant de marasme. Marasme qui à mon sens est économique mais aussi intellectuel, et qui peut collectivement s’analyser comme une sorte de crise de l’ambition – cette fois-ci  à tous les niveaux, c’est-à-dire dans le chef des éditeurs comme dans celui des lecteurs. Ce s derniers ont une grosse, très grosse part de responsabilité ; car il va sans dire que  n’importe quel industriel, qu’il soit fabricant de pinces à linges ou subtil prestataire de biens culturels, aura le réflexe, en l’hypothétique présence d’ un importun observant qu’il fait de la merde,  d’invoquer pour sa défense la loi de l’offre et de la demande. Et l’on voit d’ici l’éditeur affligé, poussé néanmoins dans ses ultimes retranchements moraux (à priori aussi sombres, longs et tortueux qu’un fjord norvégien au mois de décembre), lever les bras au ciel, disant à qui veut l’entendre : « Oui je fais de la merde ! Mais que voulez-vous !! C’est ce qui se vend ».

L’assertion mérite d’être vérifiée mais, pour dissiper ce qui ne procède ni du  suspense ni même d'un début de surprise, disons d’emblée que oui, en effet : c’est l’étron écrit (et non pas même : « littéraire ») qui se vend le mieux. Essayons de prendre un brin de hauteur statistique pour le vérifier.

A priori, les chiffres traduisant l’évolution récente du marché du livre ne sont pas calamiteux. Le tirage moyen est de 8000 exemplaires en 2008 ; il était de 7500 en 2004. Il va sans dire que je suis sans illusion d’aucune sorte et que ces indications ne sont pas applicables à la sortie laborieuse d’un premier roman (‘faut pas rêver). La production globale de livres, tous genres confondus – du livre de cuisine au livre d’art en passant par le manuel technique et le roman picaresque – était de 69.000 titres en 2008, contre 60.900 en 2004, soit une légère progression. En 2007, 486 millions d’exemplaires ont été vendus, contre 436 millions quatre ans plus tôt : progression quantitative là encore. Ces quantités sont à rapprocher, vicieusement peut-être, du marché du CD – certes torpillé par les téléchargements – qui représente bon an mal an 120 millions d’albums, mais qui devrait continuer à baisser. Je tire ce petit panorama du Centre National du Livre et dans une moindre mesure du SNE, quoique je sache bien qu’en a matière tout peut prêter à discussion et tout peut faire polémique. Disons que c’est indicatif – voilà.

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“C'est bien gentil mais qu'est-ce queje viens foutre là-dedans ?” se demanda François-René.

Donc, on vend des livres en France. Divine surprise, on y vend même des romans. Mais lesquels ? En 2008 les trois plus grosses ventes étaient : Millenium 1 (de Stieg Larson) avec un bon demi-million d’exemplaires, suivi du dernier album de Titeuf et du dernier Musso, « Parce que je t’aime » (je n’aurais jamais cru être un jour amené à taper ce membre mou de phrase sur un blog de haute tenue, fût-ce le mien, mais bon). On trouve du Fred Vargas en 10ème et 19ème position, et l’on retrouve Musso, nonobstant sa médaille de bronze, en 12ème, 22eme et 23ème position. Diable, voilà un monsieur qui cartonne. Les meilleurs ventes d’un site de vente en ligne que je ne citerai pas pour n’être agréable à personne (ce qui chez moi est moins une attitude qu’une vocation) désignent dans l’ordre et en ce moment même le dernier Levy, suivi d’un Musso (« Que serai-je sans toi », ce coup-ci), un autre Musso, et – curieusement – un manuel consacré à l’épreuve d’éducation physique et sportive du CAPES, sur les mérites littéraires duquel je ne peux émettre qu’un  avis prudemment réservés.

Alors oui, j’entends d’ici le cœur saignant des courroucés de tout poil,  me faisant remarquer que tout ceci n’est pas monolithique et que, par exemple, on ne peut sereinement accuser Fred Vargas ou Stieg Larson de « faire de la bouse »  (surtout qu’il n’est pas élégant de s’en prendre à un mort – je parle de Larson et pas de Vargas, ne sautez pas sur le téléphone) . C’est tout à fait exact, et je dois nuancer ce que j’entend par la formule brutale « faire de la merde ». En définitive, ce qui me dérange n’est pas tant qu’on en propose (il se trouvera toujours quelqu’un pour le faire) ; c’est surtout qu’on la consomme. Et les lecteurs, bien souvent, lisent bas-de-gamme. Ne nous mentons plus, chers amis et néanmoins lecteurs:  le plafond de nos très potentiels clients est bas. Et plombé. Le goût collectif est médiocre ; il est surtout marqué par le conformisme.

Je suis souvent – en fait : quasi quotidiennement – effaré par la propension qu’ont les gens à lire la même chose. Il est un lieu où l’on s’en rend fort bien compte, ce sont les transports en commun. Vous n’êtes pas sans savoir que ceux-ci servent de réceptacle temporaire à quatre sortes d’animaux, approximativement hominidés en dépit de quelques dégénérescences darwiniennes ponctuelles :

  • ceux qui ont un MP3 vissé sur la gueule et qui l’écoutent à donf’, avec un beau regard globuleux ;

  • ceux qui jouent à
    la PSP portable ou avec leur Iphone, lequel doit manifestement être sorti de poche dès qu’on prend le métro, pour je ne sais quelle raison supérieure, impérieuse et méconnue ;

  • ceux qui ne font rien, à part subir ;

  • ceux enfin qui lisent.

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 Annexe incongrue de la bibliothèque nationale (à roulettes et en retard)

  Quand on considère ce dernier ensemble attentivement, on s’aperçoit que les livres ouverts dans les voitures bringuebalantes sont à peu près toujours les mêmes. En ce moment, c’est par exemple le cycle « Fascination » de la mormonne névrotique Stephanie Meyer qui cartonne. Il y a tous lieux de croire – puisqu’après tout c’est le plus probable – que ceux qui lisent aujourd’hui « Fascination » lisaient hier un Musso, avant-hier « Ensemble, c’est tout » de Gavalda (gros succès métropolitain) et auparavant encore, peut-être bien, un Kinsella ou un volume d’Harry Potter. Il ya deux ans ils (ou plutôt elles, d’ailleurs) ont lu « le Diable s’habille en Prada ». Quelques années plus tôt, c’était « Les Chroniques de San Francisco ». Il y a là, en filigrane, une manière de parcours typique du lecteur moyen – parcours extrêmement balisé, ca va sans dire. La question qu’on est en droit de se poser, c’est : ces gens-là CHOISISSENT-ILS REELLEMENT ce qu’ils lisent ?

Ou subissent-ils le choix des autres ?

Mon impression est qu’ils se conforment au choix de leur voisin ; qu’ils lisent tel livre à un moment ‘M’ parce qu’ils ont le vif mais implicite sentiment que c’est précisément ce-qu’il-faut-lire-en-ce-moment. Cette notion collective du « ce qui se lit » repose sans doute sur une foultitude de mécanismes, au premier rang desquels le marketing, qui a pour but avoué -et même évident - de se substituer à la capacité de choix individuel du lecteur. J’en prends un exemple immédiat, légèrement prospectif.

  Parmi les livres qui montent figurent actuellement « le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates » de Shaffer et Barrows qui, comme on dit, commence à « faire le buzz » - à tel point que l’ouvrage pourrait fort bien figurer prochainement parmi ces succès métropolitains que j’évoquais à l’instant. Je ne sais pas si c’est bien ou non et d’ailleurs  ne le saurai jamais puisque je ne le lirai pas. Toujours est-il que sur le site Internet d’un gros distributeur naguère connu pour avoir servi de centrale d’achat pour les cadres figure, à propos du livre,  l’appréciation / suggestion suivante :

« un premier roman comme on en a pas vu depuis longtemps et qu'on a hâte de passer de main en main…. ». 

Voilà comment le marketing encourage directement et sans complexe aucun le bouche-à-oreille, formule pudique par laquelle ‘on’ (les éditeurs et distributeurs) demande aux lecteurs de faire eux-mêmes le boulot promotionnel. Boulot pour lequel ils ne seront pas payés, bien entendu, mais qu’ils réaliseront néanmoins docilement, à la manière de la première gourdasse ou du premier moyen-con venu, arborant un t-shirt à l’effigie d’une grande marque sans se rendre compte que, se faisant, il ou elle joue l’homme-sandwich*. On peut très bien décider de jouer l’homme-sandwich en « décidant » pareillement de lire ce que lit le voisin. A certains égards c’est même compréhensible : ceux qui le font sont désireux sans doute de pouvoir échanger quelques impressions avec leurs collègues de bureaux, avec cette délicieuse gratification, de surcroît, de se livrer à une discussion “presque” littéraire. De ce point de vue, il est manifeste qu’on trouvera toujours quelqu’un à qui parler après avoir lu du Musso-Meyer-Kinsella alors qu’il est bien plus aléatoire de trouver des interlocuteurs partageant votre vision de la culpabilité dostoïevskienne ou de l’absurde chez Gombrowicz.  Il me semble qu'il y a donc, chez ces lecteurs-là, une volonté assez pathétique de se rapprocher les uns des autres, un peu dans le sens de cette religio qui étymologiquement veut dire, il me semble : relier les hommes. A la bonne vieille messe de grand-papa succèderait en somme la messe éditoriale quotidienne assortie de son implicite communion. J’exagère, mais il y a un peu de ça.  Le problème, c’est que de la même façon que la religion bigotte des anciens était un acide puissant pour l’intelligence individuelle, le conformisme dans le choix des lectures est de la même manière une démission individuelle devant le libre-arbitre. Car comment comprendre autrement la chose… ? Nous avons là, en définitive, des gens qui sont parfaitement incapables d’errer calmement dans une librairie, de retourner les livres qui les interpellent (ne fût-ce qu’à raison de la couverture…), de lire la quatrième de couv’ et trois-quatre phrases pour se faire leur opinion et adopter enfin une lecture pas-comme-les-autres, une lecture correspondant authentiquement à leur gout individuel.  Peut-être parce que, de goût individuel, ils sont dépourvus. Las ! Ce n’est certes pas avec la clique des Musso-Kinsella-Coben-Weisberger qu’ils s’en forgeront un. Cette littérature-là n’a ni vertu éducative, ni vocation formatrice d’aucune sorte. Alors que le lecteur sérieux – celui qui erre dans les méandres imaginaires de la bibliothèque idéale de Borges – ce lecteur-là, lui, apprend toute sa vie au lieu de désapprendre. C’est pour lui que j’ai voulu écrire : c’est ma prétention (bien bouffie, certes) et donc mon péché. Au moins n’aurai-je pas pris le lecteur pour un con : faible motif de satisfaction. A bien y réfléchir, peut-être que je préfèrerais être millionnaire, à boire des coktails au jus de goyave au bord d'une piscine ovale en compagnie de masseuses bulgares.  

 femmepiscine.jpg“Viens-z'y l'koala, j't'attends !” Défia Olga.

Je reviendrai d’ailleurs là-dessus, blague à part, car cet état de fait est le résultat probable d’une authentique guerre contre l’intelligence et le goût, menée dans un but mercantile en vertu d’un front beaucoup plus « mûr » et assumé qu’on ne le croit ordinairement . Et si cette impression me doit les chatoyants qualificatifs de « réac » ou « parano », je suis sûr qu’en la matière rien n’est vraiment dû au hasard.  * je m’abstiendrai d’évoquer ici une femme-sandwich, ce pourrait être mal interprété.