le Koala


LA GUERRE CONTRE L’INTELLIGENCE II : LE NEANT SOUS LES NEONS

Avant toute chose, pardon pour cette longue absence, que justifieraient quelques indiscrétions sur les péripéties de ma vie personnelle qui toutefois n’intéressent personne (même pas moi, c’est dire). Comme toutefois je dois la vérité à mes chers lecteurs, dont j’estime désormais le nombre à deux en me comptant moi-même, je vous raconterai prochainement pourquoi j’ai fermé ma gueule, ce qui au demeurant nous a fait un peu des vacances. Mais d’abord, un petit retour en arrière pour prolonger le post précédent et, surtout, revenir – bien après la bataille – sur une émission scabreuse de France télévision, à savoir le « jeu de la mort » diffusé le 17 mars dernier (quand je vous disais que j’étais à la bourre).

J’ai été tellement frappé de la convergence entre mon billet précédent et la désormais fameuse émission-débat de France 2, montée en forme de simulation et présentée donc sous ce très racoleur titre de « jeu de la mort », que je me dois de revenir un brin dessus en dépit de l’avalanche de commentaires qu’elle a pu susciter alors, et de l’eau qui a coulé sous les ponts depuis. Lesdits commentaires, comme de juste, ont été noyés sous les exigences de l’actualité et personne n’a cru bon d’y revenir. C’est compréhensible. Rafraîchissons-nous la mémoire. Pour rappel donc, France 2 a reconstitué l’expérience de Milgram de 1963 en la replaçant non plus dans le contexte d’un face-à-face entre une série de cobayes humains et un personnel scientifique, mais dans celui d’une émission de télé-réalité enregistrée en présence d’un public lui-même « chauffé » par un animateur comme c’est ordinairement le cas. Deux sortes de candidats étaient en présence : l’un dans une sorte de geôle individuelle, assis sur un simulacre de fauteuil électrique, l’autre devant un pupitre muni de poignées permettant d’envoyer au premier une série de décharges graduelles allant d’un voltage symbolique jusqu’à 460 volts, c’est-à-dire le maximum également retenu – à 10 volts près – par Milgram et son équipe plusieurs décennies plus tôt. Le « jeu » – si c’en est un – est par essence le même : on pose au prétendu sujet, en fait un acteur, une série de questions dans le cadre de laquelle toute mauvaise réponse entraîne une sanction, à savoir une décharge envoyée par le participant qui se trouve être, comme on le sait, le vrai sujet d’expérimentation. Dans le cas de l’expérimentation de 1963, un simulacre de tirage au sort était organisé afin de déterminer si le participant adopterait le rôle de l’ « enseignant » (tortionnaire) ou de l’ « élève » (torturé). En cas d’hésitation du sujet, le scientifique assistant à l’expérience disposait d’un protocole d’interventions graduelles sous forme d’injonctions orales de plus en plus impératives, allant finalement jusqu’à constituer un ordre pur et simple (« vous devez continuer »). Ce rôle était dévolu sur France 2 à la présentatrice Tania Young, manifestement assez paumée, mais qui (pour cette raison peut-être, ou alors à cause de son patronyme d’actrice porno-soft) présentait le mérite d’une froideur de bon aloi.

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- ‘Faut avouer qu’au début, ça picotte.

Aux Etats-Unis, plus de soixante-dix ans plus tôt, l’expérience aboutissait au constat suivant : 62,5% des sujets allaient jusqu’à 460 volts, présentée pourtant comme une décharge léthale. En 2010, dans le contexte reconstitué d’un plateau-télé, ils sont 81%. Ce différentiel pousse les organisateurs, et notamment le réalisateur du « jeu » Christophe Nick, à suggérer que le contexte télévisuel est en quelque sorte plus coercitif encore qu’un encadrement prétendument scientifique, et qu’il exerce un empire plus grand sur le libre-arbitre – jusqu’à l’abolir ou, à tout le moins, jusqu’à annihiler le sens de la morale individuelle.

Disons-le franchement, l’approche adoptée mérite une belle tombée de critique, voire de bois vert. La science est à peu près absente de « l’expérience » reconstituée de la sorte : il n’y est question ni de psychosociologie, ni de neuropsychologie, pas même au stade du débat. Il y aurait, au surplus, beaucoup à dire des résultats comparés. Chez Milgram, tous les sujets (contactés par voie de petite annonce) avaient approuvé le principe même de l’expérience ; sur France 2, confrontés à la fausse « prod », certains ont franchement renâclé, témoignant d’une assez franche désapprobation ou d’une certaine hostilité (« je dois vous dire que le principe de votre jeu me choque »…) ; et il se peut même que certains aient refusé de « jouer » dès ce stade. Par ailleurs, la règle du jeu biaisait d’emblée les implications morales du dispositif : en effet, seule la « victime » avait quelque chose à gagner dans le jeu – en l’occurrence un million d’euros, qu’elle était supposée empocher en fin de processus (les mauvaises langues diraient : qu’il devait empocher mort – réalité simple qui a certes échappé à nombre de candidats). Cette ambigüité fournissait d’ailleurs l’un de ses arguments récurrents à la très impavide Tania Young, laquelle pouvait dire : « Il hurle maintenant, mais il vous remerciera dans dix minutes » ( !)… En fait, et sans même parler de rigueur scientifique, il aurait été passionnant de reconstituer non pas une seule mais deux expériences : l’une dans un contexte « scientifique », avec faux labo et faux psychologues, « à la Milgram » en quelque sorte ; l’autre sous forme effectivement de plateau-télé, sans modification notable. En pareil cas il aurait été possible de comparer les deux familles de résultats sans céder d’emblée aux polémiques, et sans avoir forcément à se demander si, au cours des soixante-dix dernières années, le sens moral collectif a effectivement dégénéré en occident – conclusion un brin caricaturale sans doute mais qui s’impose assez facilement compte tenu des suggestions accumulées de la sorte. Il aurait aussi et surtout été possible de déterminer si « la télé » est plus prescriptive encore, en tant qu’autorité supérieure, qu’une injonction paré de vertu académiques ou scientifiques.

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Malgré tous ces défauts, j’approuve pour ma part cette expérience télévisuelle. Je l’approuve pour sa singularité, mais aussi et surtout parce qu’elle traduit deux bonnes nouvelles. La première est que la télévision publique se propose de déclarer la guerre à la télé-réalité. C’est un mouvement intéressant, par lequel je constate en somme que certaines chaînes s’efforcent de choisir leur camp dans la guerre contre l’intelligence que j’ai très sommairement décrite (pour ceux qui ont raté un épisode : allez vous faire… heu… voyez le post ci-dessous). La seconde bonne nouvelle, c’est que ces quelques péripéties  soulèvent une vraie et bonne question : où va la téléréalité ? Questionnement que je traduirai un peu plus brutalement, mais on est entre nous, par l’interrogation suivante : à force de rendre con, la télé-poubelle rend-elle également immoral ? Sur ce dernier sujet, le reportage de France 2 diffusé le lendemain sous le titre « le temps de cerveau disponible » apportait quelques éclaircissements en soulignant la progressivité suivie par les programmes télévisés dans l’exposé des turpitudes individuelles ainsi que dans l’exploitation éhontée du voyeurisme (et parfois du sadisme) des téléspectateurs. Ce mouvement, d’après les réalisateurs, remonte non pas au sabordage de l’ORTF mais à la privatisation de certaines grandes chaînes hertziennes. A cet égard il faut rappeler que la Cinq a commencé à émettre en février 1986 mais que, sans vouloir dédouaner Mussol… heu Berlusconi, ce dernier a vite été rejoint dans sa funeste entreprise par le sieur Hersant, co-actionnaire du groupe gestionnaire à partir de l’année suivante. Il est sans doute vrai qu’une manière de continuum a pu relier insidieusement des programmes comme « psy-show » à l’actuelle ferme célébrités en passant par les plateaux de Jacques Pradel ou les séries bricolées sur un coin de table avec trois intermittents du spectacles pour satisfaire aux quotas de production française (d’aucuns insomniaques névrotiques se souviennent ainsi, mais sans jamais l’avouer, de « Voisin Voisine » – Oups, je me suis trahi).  Reste que cette évolution a déjà mené au pire, sans que ca n’impressionne grand-monde. Ainsi la télé-réalité a-t-elle tué. Le 19 août dernier, dans la version pakistanaise de Koh Lanta ( ?), un candidat de 32 ans s’est noyé. Ce participant, prénommé Saad Khan, a disparu sous les eaux thaïlandaises alors qu’il endurait une épreuve très physique consistant à porter un poids de 7 kg tout en traversant le lac de Bangkok à la nage. Faut-il mourir pour divertir ? A tout prendre, mieux vaut encore les jeux du cirque : au moins l’esprit de la civilisation soufflait-il encore sous les arcanes du Colisée.

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- T’inquiètes le koala, l’année prochaine je m’inscris, ça va chier.


LA GUERRE CONTRE L’INTELLIGENCE, I

L’esprit est un champ de bataille livré à d’insoupçonnables bataillons. Ceux-ci ferraillent furieusement, quoiqu’en silence, pour s’en assurer le contrôle. Ce combat se livre partout et à toute heure. Il se livre quand vous allumez le poste ; quand vous feuilletez un magazine ; quand vous zappez sur Internet ; et même quand, baguenaudant, il vous arrive le plus simplement du monde de passer près d’une affiche ou d’un kiosque à journaux. En chacune de ces occasions, et en bien d’autres encore, vous voilà surchargé et bombardé de messages conçus pour tracer leur voie à toute force au cœur de vos synapses, comme un explorateur indiscret progresse dans la forêt vierge à grands coups de machette. Des barbares pénètrent dans votre temple organique le plus intime – bien plus que ne saurait l’être un sexe – et vous feignez de ne pas vous en apercevoir. Il n’y a certes plus lieu de regretter une virginité spirituelle qui ne vaut que pour les premiers âges de l’existence et que celle-ci dissipe bien vite ; il n’empêche, c’est un viol. Et ce viol se reproduit des dizaines de fois par jour. Chaque fois qu’une information inepte, dont vous n’avez que faire, est  cependant imposée à votre esprit que vous pourriez nourrir de manière ô combien plus opportune.

Je suis, supposément, un petit intellectuel qui éprouve à tout le moins un intérêt pour les choses de l’esprit, qu’elles soient profondes (rarement) ou futiles (le plus souvent). Je n’ai pas à savoir qu’un certain Michaël Vendetta sévit dans une ferme en Afrique, bien loin de Karen Blixen. Pourtant, le fait est, je le sais. J’ai découvert la trogne olivâtre et congestionnée de l’olibrius en passant devant une papeterie : il faisait la semaine dernière la une de télé 7 jours ou de TV grandes chaînes, à moins que ce ne fusse télé-zob ou télé-couilles. J’ai compris par la suite que c’était un jeune bloggeur mégalomane, manifestement mononeuronal et tout juste digne du département urgences d’un HP, qui avait « fait le buzz sur le ouaibe ». Cela en feuilletant précisément l’une de ces revues  alors que je faisais la queue dans une grande surface, attitude assurément  coupable dont j’essaye de m’affranchir en retournant le plus souvent possible dans de petits commerces où je paye mon blanc de poulet assez cher pour nourrir une famille africaine pendant deux mois. On est bobo ou on ne l’est pas.

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Ma carte de membre. Ne faites pas comme si vous n’aviez pas la même dans votre portefeuille.

Si, perdu dans ma queue mercantile et piaffant d’impatience j’avais feuilleté plus avant le même magazine, je serais tombé sur des personnages du même acabit : chanteurs has-been,  présentateurs ringards, demi-putains en quête de recyclage, anciennes miss France ou troisièmes dauphines effeuillées au grand dam de la mère Fontenay. Il y a de ça une petite décennie je n’aurais pu, dans le même registre, échapper à Ophélie Winter,  à Larusso ou à Lagaff. On a voulu me faire assimiler le nom de boys band ineptes ; on a aussi tenu à ce que j’entende parler de Cyndy Sanders, de même qu’on a  voulu me faire bander mou avec de prétendues « tentatrices » nichonnantes. Pour bien enfoncer le clou et s’assurer que ces tombereaux de déchets soient bien déversés aux bons endroits, on fait appel à des spécialistes : Ruquier, Arthur, Stephane Bern et consorts, invariablement flanqués de chroniqueurs eux-mêmes appelés à se « peopoliser » pour nourrir ce flux digne d’un collecteur municipal.  N’allez pas me dire qu’il suffit d’éteindre le poste. Bonne blague. Tout juste peut-on soumettre la télé-poubelle au tri sélectif, en usant pour ce faire de la zapette – encore que l’exercice ne soit pas sans limite. L’autre jour, avec une bière décapsulée dans la main droite et le chat sur le bras gauche, je suis passé devant TF1 où officiait visiblement quelque poularde échappée de l’île de la tentation (à la nage, si j’en juge rétrospectivement par sa coiffure). Or je ne suis pas encore assez souple pour zapper avec les orteils. Non ; au stade où nous en sommes il faut se crever les yeux, se percer les tympans et, pour plus de précautions, faire encore retraite dans un monastère du Gobi où du Karakorum.

Les légions de l’ennemi sont donc identifiables. Leurs centurions beaucoup moins. Il advient parfois qu’on puisse repérer l’un de ces faiseurs de bêtise en gros et en gras : il surmonte son armée de bêtes à cornes et souffle ses instructions stratégiques. Ainsi imagine-t-on Alexia Laroche-Joubert, fille de publicitaire (tiens donc… ?) et productrice de la Star Ac’ ainsi que du Loft, souffler à l’oreille de sa pouliche préférée : « ce serait bien que tu te fasses prendre dès la première semaine. Si tu ne veux pas te taper Aziz, baise Jean-Edouard dans la piscine, ça fera le buzz… ». Aujourd’hui le sieur Vendetta est piloté par deux cornacs : David Lantin et Philippe de Jandin, réunis dans une boîte appelée Trendy Prod. Cette dernière, sise au cœur de la boboïtude rue Montorgueil, produit d’autres chef-d’œuvre : « Génération top model », « bienvenue chez les Sander » ou encore « Bogoss life » avec leur starlette du moment. Quand ils auront épuisé celle-ci (à l’heure qu’il est, on peut déjà la deviner confite dans la coke), ils la jetteront et en prendront une autre. Il suffit de deux coups de fils à une agence de casting. A dire vrai Il suffit plus simplement encore de se pencher sur le premier caniveau venu.

Qu’ont à gagner ces boîtes de prod’ ? Ce qu’entend obtenir n’importe quelle entreprise commerciale : du fric. Elles spéculent donc, sans mérite aucun, sur la matière qui se trouve être la plus abondante dans l’univers juste après l’hydrogène : la connerie humaine. Et comme s’il risquait d’en manquer – touchant scrupule – elles prennent encore soin d’en fabriquer. J’ai bien dit : d’en fabriquer, et non pas seulement d’en fournir. La fourniture ne serait en somme qu’un déplacement, une translation, une affaire de chaîne d’approvisionnement : elle consisterait à exposer l’imbécilité d’un sujet A auprès d’un sujet B, implicitement invité à s’en désoler ou à compatir. Mais non. L’exposé systématique de la crétinerie veut avoir valeur d’exemplarité, et présente tous les caractères d’une contagion virale . La preuve, c’est désormais comme ça qu’on réussit : un blog débile, une boîte d’évènementiel et trois plumes au croupion, voilà  tracée la voie royale de la réussite pipolesque.  Elevés au loft et au jus d’Endemol, les plus dégénérés des jeunes clients n’entreverront pas d’autre issue pour « réussir sa vie » ; ils cavalent déjà de casting en casting, heureux de se voir si cons en leur miroir. Debord évoquait « la marchandise comme spectacle », Marx « le fétichisme de la marchandise » ; nous voilà touchant à la synthèse logique des deux propositions, au fétichisme du spectacle. La meilleure preuve en réside dans la multiplication de célébrités qui ne font objectivement rien, comme une Paris Hilton. Debord écrivait encore : « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Il y a fort à parier que ce rapport réside – comme d’habitude ou presque – dans l’instauration insidieuse d’une subordination hiérarchique ; de sorte que l’imbécilité crasse, objet de fétichisme (au sens quasiment ethnique du terme, le ‘fétiche’ n’étant rien d’autre qu’un objet auquel on affecte des propriétés magiques) devient l’arme de l’oppresseur contre l’oppressé. C’est le sens, prévisible il est vrai, de la guerre contre l’intelligence qui fait rage en ce moment même entre nos oreilles et dont l’issue est incertaine. Bien qu’on ait une idée assez précise, mais inavouable, de ce qu’on risque d’obtenir in fine:

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UN BRIN DE NOSTALGIE EROTIQUE (ou: causons sexe, nom de nom)

Je m’aperçois rétrospectivement, en songeant aux thèmes abordés dans ce petit blog, qu’il n’y a décidément rien à faire : je suis ordinairement attiré par l’horrible. Le post précédent l’illustre assez, de même que certains autres, que connaissent les habitués de la maison. J’ignore d’où me vient cette fascination pour le mal boursouflé, mais elle me sert d’utile et abondant carburant pour nourrir mon pessimisme crasse qui jaillit comme une fusée dès lors que j’ouvre un tantinet la gueule. Mais foin de persévérance en ce triste domaine, je puis aussi – et heureusement – parler de beauté ou tenter maladroitement d’y rendre hommage. Comme c’est l’heure de la récréation et qu’on est vendredi, je vais m’y employer en évoquant une actrice, pas beaucoup plus vieille que moi, qui a cependant nourri par sa plastique ébouriffante mes fantasmes de jeune homme célibataire et, partant, diverses songeries invariablement dégueulasses. Mais d’abord, précisément, un flash-back s’impose (encore que je préfèrerais y échapper).

Automne 91. Je suis sorti des ténèbres poisseuses de l’adolescence, lesquelles sont à la destinée individuelle quelque chose d’assez semblable à ce qu’ont pu être les invasions barbares pour la civilisation européenne. Je sors de ce haut moyen-âge dans un état qui en désigne assez bien l’obscurantisme : moche, con et nauséabond. J’ai bien quelques amis, mais ils sont à peu près dans le même état, ce qui fait de notre fréquentation réciproque un exercice frelaté et pour ainsi dire douloureux. Plutôt que de voir ces têtes d’abrutis je préfèrerais assurément fréquenter la gent féminine. C’est déjà le cas depuis pas mal de temps, certes, mais de ce côté-là le relationnel est encore en rodage. Un je-ne-sais-quoi de survivance mérovingienne dans la démarche amoureuse me ferme encore les portes du Nirvana, lesquelles se sont pourtant entrouvertes six mois plus tôt pour un dépucelage expéditif et très ordinairement raté. Le genre d’expérience qui devrait être remboursé par la sécurité sociale, prix du restau et de la boîte de préservatifs compris. Comble de ringardise, j’habite encore chez mes parents : j’ignore combien je les regretterai plus tard, mais c’est une autre histoire, toujours la même cependant, pour chacun de nous.

Un soir je me plante, devant la télévision, face à une nouvelle série diffusée en catimini aux alentours de vingt-trois heures. C’est Twin Peaks. Je ne crains guère de dire qu’on n’avait jamais vu ça avant, car c’est sûrement vrai, quoique ma culture télévisuelle ne me permette guère de faire des comparaisons utiles. L’OVNI de David Lynch laisse les autres séries loin derrière* et les dissout dans un brouillard cotonneux. L’agent Dale Cooper promène une carcasse dégingandée dans un village peuplé de créatures mystérieuses et déjantées disposant chacune d’une collection de cadavres dans leur placard respectifs. Les cas pathologiques abondent, l’intrigue éclate en myriades d’historiettes parallèles. Au milieu de tout ça je découvre un ange, une muse, une créature céleste, quelque chose d’infiniment pur et d’absolument pervers dont l’incarnation humaine ou d’ailleurs surhumaine a pour nom Sherilynn Finn.

Alors comment vous dire. Bon, je vais déjà commencer par une photo, tiens.

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 Ca va, vous êtes remis… ? On peut continuer ?

Pour ceux de ma génération qui ont pareillement été fascinés par la série, et qui ont de surcroît bon goût, Finn doit sûrement être – et demeurer – une sorte de référence érotique peu dépassable. Mais n’allez pas croire que mon propos risque de déraper. Quand je parle d’érotisme c’est bien de suggestion qu’il s’agit, et d’une suggestion ô combien puissante : car il se trouve que miss Finn passe les 30 épisodes de la série… en col roulé et (dans le meilleur des cas) en jupette écossaise. Habillée de la sorte une femme normale, reconnaissons-le douloureusement, ressemble d’ordinaire à tata Simone ou à un pétunia en pot. Sherilyn Fenn, elle, était mille fois plus jolie et troublante que toutes les bombasses de l’époque intégralement à poil. Démonstration par l’image:

 

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(Ah, vous voyez ce que je veux dire là, hein). 

…Au reste, sa présence physique dans chacune des séquences équivaut à une authentique « apparition », c’est-à-dire à quelque chose de pratiquement surnaturel. Mesdames, n’allez surtout pas croire que j’exagère. Il y a là un mystère, je suis le premier à le reconnaître. Mystère d’autant plus intriguant que d’ordinaire il m’en faut plus qu’un regard appuyé ou qu’un simple sourire pour me faire, comme qui dirait, monter la sève : je fais partie d’un ensemble humain ethniquement rustique,  slavocelte ou celtoslave, à qui il ne faut pas en promettre mais en donner, et en abondance encore. Mais il y avait chez Sherilynn et dans son personnage d’Audrey Orne  un magnétisme qui, selon la formule consacrée, crevait l’écran pour irradier subtilement l’entrejambe mais plus encore l’esprit des mâles les plus blasés, jusqu’à (d’ailleurs) interpeller pareillement les autres femmes. Telle amie hétérosexuelle, pas même grimaçante, aura de la sorte admis – en ma présence s’il vous plait – que la créature débordait à ce point de sensualité qu’elle en aurait volontiers fait un plat complet plutôt que son quatre-heure. Je me demande d’ailleurs si depuis lors cette bonne copine, que j’ai perdue de vue, ne serait pas passé à l’acte et n’aurait pas adopté une conception un tantinet saphique de sa vie sexuelle, tout ça à cause de Sherilynn Fenn (à moins que ce ne soit à cause de moi, mais je n’ose l’envisager sérieusement). Mais pour être juste, ça n’était pas que du sexe. C’était un appel à la sensualité pure – l’envie brutale de la tenir au moins dans ses bras, sans aspirer nécessairement à autre chose qu’à ce contact. Ou plutôt si. Sa chaleur, sa souplesse féline, son parfum, sa silhouette arrondie aux endroits les plus judicieux. Sa façon de bouger. Et ce fort vénéneux grain de beauté au coin de l’œil gauche, niché juste sous la paupière. Non mais regardez-moi ça franchement, c’est pas de la femme ça ? Hein ?? Je fais le tempéré, là, mais puisqu’on est entre nous je peux bien le confesser : à l’époque je lui aurai volontiers bouffé la garde-robe, souliers compris, ainsi que le fauteuil du salon et le tabouret de la cuisine.  Voyez un peu : vingt ans après, l’émotion en somme est intacte. 

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‘Faut dire aussi que bon, hein. 

Ce petit miracle biologique a des origines françaises, italiennes et hongroises : voilà qui milite mieux pour les vertus du mélange que tous les activistes. Sherilyn a été à bonne école : le fameux Lee Strasberg Institute, autrement dit le fameux actor’s studio. Mais après Twin Peaks elle n’a plus tourné que dans des films obscurs ou à tout le moins discrets, à l’exception peut-être de « Boxing Helena » réalisé par la fille de Lynch. Elle était dans « Meridian », dans « Des souris et des Hommes » aux côtés de John Malkovitch, ou encore dans le peu mémorable « Two Moons junction » où elle est blonde (soupir). Sa présence ne sauve pas les scénarii du naufrage, il faut le reconnaître ; elle rend les films regardables, c’est déjà bien. Et surtout beau.

Las, Sherilyn, tu as épousé un gus quelconque **, et il t’a fait des enfants. Le temps, impitoyable, a modifié ton corps parfait et creusé d’impitoyables ridules à la surface de ta peau diaphane. Tes seins sont tombés, tes hanches arrondies, ton teint s’est altéré. Rien ne dure jamais. Tu n’es plus que l’ombre de toi-même***, mais je t’aime encore. Si tu reviens à la maison, je pardonne tout, même à Staline****.

* Sauf ‘Le Prisonnier’, quand même, faut pas déconner.

** Sûrement un con.

*** Si ça se trouve, elle lit le français. Merde.

**** Chérie, ceci n’est qu’une inepte plaisanterie de mauvais goût. Tout le post, je veux dire.

Dernière chose. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, j’essaye de vous coller une video, car je sais que le présent blog est fréquenté par tout un tas de canailloux vicieux et autres onanistes érotomanes. Je ne garantis pas que ça marche:

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LOIN DES YEUX DE L’OCCIDENT

A l’heure où une énième offensive américaine se développe aux confins de l’Afghanistan, dans une province appelée le Helmand dont je n’ai à dire vrai aucune idée de l’emplacement exact – j’en viendrais à douter que Kipling en personne ait pu en savoir davantage – la guerre, menée là-bas depuis  neuf ans (déjà !) deviendrait presque une abstraction lointaine. Le fait est pourtant que l’occident est en guerre, loin de ses propres yeux à la fois délicats et fatigués d’avoir trop vu. Et c’est peut-être pour protéger nos sensibles pupilles de l’horreur qui rôde – car elle rôde forcément dans ces parages martiaux – qu’on ne nous encombre plus guère de reportages. A moins évidemment d’en assurer un montage dûment estampillé par toutes les agences qui vont bien, service de communication des armées en tête (chez nous autres, le bon vieux Sirpa !) – sous la condition de ne montrer en somme que des trouffions surchargés en train de cavaler dans un fossé, caméra à l’épaule, façon soldat Ryan. On ne sait trop si ces images immergent leur spectateur dans l’action ou traduisent au contraire des manipulations qui, pour être grossières, n’en sont pas moins ordinairement réussies. Car ces  »rushes » nous donnent des impressions de cavalcade, d’extrême confusion, d’action désordonnées et, disons-le, d’absolu bordel ; incapable désormais de dissimuler une réalité simple dont tout le monde perçoit la substance – à savoir que les occidentaux vont perdre cette guerre tout comme les anglais et les russes l’ont perdue avant eux, pour la simple raison qu’on ne peut pas plus gagner en Afghanistan que Napoléon ne pouvait gagner en Russie – ces images-ci, donc, ne traduisent pas d’autres réalités. Et surtout pas la peine des victimes, qui ne trouve guère de substance dans ces montages dignes d’un jeu vidéo.  Il en a été différemment autrefois. On se rappelle fort bien de ces images-légendes illustrant, chacune à leur façon, l’essence tragique d’un conflit, quitte à flirter avec la propagande la plus éhontée. Les soldats soviétiques juchés sur le Reichstag, collection de montres en rafales sur les avant-bras des fantassins tatars, en triste concurrence visuelle avec les ricains soulevant le drapeau national à Iwo Jima. Plus près de nous, la très fameuse et très triste photo de la jeune Kim Phuc, bras écartés, fuyant toute nue sur un ruban d’asphalte les nuées de napalm répandues en ce mois juin 72. Laquelle Kim Phuc, fillette tristement familière, allait subir dix-sept opérations chirurgicales au cours des semaines suivantes. Certaines échassières anorexiques des podiums, pleurant aujourd’hui la mort du génie  Alexander Mac Queen entre deux shootings et trois rails de coke, pourraient y songer si leurs capacités morales et intellectuelles se prêtaient à ce genre d’exercice. On m’objectera qu’il n’y a pas de rapport. Je ne sais pas – ce sera pour un autre débat, car ce n’est pas précisément de ça dont je veux parler. Les guerres récentes, Irak et Afghanistan (en attendant que ne fleurissent peut-être d’autres fronts), nous paraissent en comparaison avares en images-symboles. La censure américaine, on le sait, y veille d’assez près. Mais c’est aussi aux Etats-Unis que sont prises les photographies les plus frappantes, et il suffit pour le vérifier de s’intéresser au fameux prix du World Press Photo, dont le palmarès annuel vient de tomber. En 2006 déjà c’est une photo World Press, poignante, qui défrayait la chronique et illustrait les morts d’Irak ainsi que leur impact grandissant sur la société américaine. Tirée d’une série appelée Final salute, prise par Todd Heisler, elle représentait Katherine Cathey en présence de son mari James, 24 ans, de retour du front – trop tard évidemment, puisqu’il avait sauté sur une mine ou plutôt sur un piège explosif, engendrant l’une de ces « booby-trap explosions » déjà redoutées en Corée et au Vietnam. L’image elle-même se passe d’autres commentaires. 

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Cette année le prix World Press vient récompenser le travail d’un certain Eugene Richard, qui est sûrement très connu ( ?), et qui a également été récompensé dans le cadre du festival « visa pour l’image » organisé à Perpignan en septembre dernier. Son travail consiste en une série de photoreportages en noir et blanc sur la famille des soldats morts ou blessés au combat, l’ensemble étant génériquement intitulé « war is personal ». Evidence que les photos rappellent plus que douloureusement, comme celle qui suit, dont je déconseille la vision à ce qu’il est trop convenu d’appeler les « âmes sensibles » - quoique dans certains cas nous en soyons tous ou presque. La photo représente le sergent José Pequeno, âgé de 34 ans, dans les bras de sa mère. Policier de formation, il s’est porté volontaire pour une mission d’encadrement à Bagdad. Peut-être avait-il été engagé dans l’une de ces officines privées et malhodorantes où se croisent hommes d’affaires soucieux de reconstruction, barbouzes et autres mercenaires en rupture de ban: j’avoue humblement ne pas l’avoir vérifié, et c’est à dire vrai secondaire dans le cas présent. Survient un jour un commando composé au choix de « terroristes » ou de « combattants » qui jettent des grenades dans le commissariat où officient les yankees avant d’y écraser leurs véhicules qui explosent à leur tour. Le lendemain on informe la famille de José, avec une pudeur aussi impersonnelle que bureaucratique, qu’il a été « blessé à la tête » – ce qui en soit ne veut pas dire grand-chose. A force d’insistance, ses proches apprennent la vérité, peu avant d’être mis en présence du blessé. L’homme est aujourd’hui, techniquement, dans le coma – et cette conviction impossible qu’il n’est pas mort en dépit d’apparences qui désignent impitoyablement le contraire est peut-être le plus affreux. Est-il mort ? Est-il vivant ? En réalité personne n’en sait rien, et il est malheureusement improbable qu’on le sache un jour. En revanche la guerre d’Irak pourrait trouver là son plus terrible étendard visuel, propre (me semble-t-il) à marquer la conscience historique collective ou ce qui en tient lieu.

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La prochaine fois – espérons – sujet primesautier.   


RAGNAROK FINANCIER (ou: un bon tiens dans ta gueule vaut mieux que deux dans la mienne)

Permettez-moi de parler un peu, une nouvelle fois, d’économie. Je sais, c’est dur. Nous préfèrerions indubitablement, moi le premier, éviter ces sujets vulgaires déjà copieusement étalés à la télévision sous la langue bavasse et baveuse des « éditocrates » adeptes systématiques des plateaux-télé : les Marseille, les Minc, les Baverez, les Attali, et bien évidemment l’inévitable monsieur Zemmour, aussi à l’aise dans les habits d’un sous-Soral sulfureux et sexiste qu’aux commandes d’une tondeuse à gazon, d’un Boeing 747 en perdition, d’un train de marchandise, d’une planche à repasser ou d’un verre empli de martini-vodka au shaker, pas à la cuillère.

Mais ce que ces personnages ont finalement bien peu commenté, ce sont les péripéties récentes d’un pays somme toute sympathique, l’Islande. Pays chatoyant peuplé comme chacun sait de pêcheurs virils, de jeunes femmes au teint rose munies de bonnets tricotés en pure laine de zouzou, et de banquiers ineptes. Il y a de cela une quinzaine de jours, le président Olafur Ragnar Grímsson, qui a comme on le voit un beau nom de Viking dont  le très agaçant « í » oblige à aller fouailler du clavier dans les caractères spéciaux de Word, a décidé de soumettre à référendum la question de savoir si les contribuables islandais devraient, oui ou non, procéder au remboursement des dettes induites par la faillite de la banque Icesave, intervenue en octobre 2008  - d’où l’affaire du même nom. Le gouvernement islandais, constatant que de toute façon les trois plus grosses banques du pays avaient fait faillite en même temps – dont Landbanski, maison-mère d’Icesave – a garanti les dépôts des citoyens islandais, comme c’est normalement prévu en France et dans d’autres pays. Aussi, à qui les islandais doivent-ils de l’argent en cette affaire ? Théoriquement, à des Etats tiers, à savoir ici la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Car ces gouvernements ont eux-mêmes épongé une autre dette, ou du moins un autre trou : à savoir les pertes subies par des investisseurs privés anglais et néerlandais auprès d’Icesave. La note est de 3,8 milliards d’euros, ce qui ne paraît pas excessif en ces temps où tous les robinets sont ouverts. Mais comme les islandais, peuple assez peu enclin à la prolifération, ne sont que 300.000, cela représente tout de même 12.000 euros par tête de contribuable. Pour récapituler la chose brutalement : on demande à des citoyens déjà ruinés pour la plupart de payer, sur les deniers publics, l’équivalent d’une dette individuelle de 12.000 euros parce que des boursicoteurs étrangers ont investi dans une banque qui a fait faillite – et ce, dans un contexte où l’on annonce parallèlement aux islandais qu’il va falloir liquider une partie des services publics.

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document rare: un islandais parvenant encore à épargner.

  En France, où nous avons la virilité politique aussi velue que chatouilleuse, on serait déjà en train de remonter la guillotine en place de grève (ou de la Concorde) sous le regard goguenard et vraisemblablement bovin de CRS par hypothèse peu au fait de la situation. Mais les choses vont plus loin encore. En Islande, le gouvernement – pourtant mené par une femme de centre-gauche, l’anciennement populaire Johanna Sigurdardottira voulu crever l’abcès et a demandé au Parlement d’approuver le plan de remboursement. Fort curieusement, l’Assemblée – le très fameux « Althing » qu’on trouve dans les livres d’histoire – s’est prononcé  sur le sujet le 31 décembre en fin d’après-midi, à l’heure où l’honnête citoyen chrétien se penche sur son foie gras de caribou et sur ses rillettes de phoque. Gavé de victuailles et finement bourré à l’aquavit, l’Islandais moyen (appelons-le Gustaffsøn) a appris le lendemain qu’il avait, nonobstant le paradoxe apparent, hérité d’une jolie dette.  Pour être clair, c’est donc à ce stade qu’on aurait dû assister au Ragnarök politico-financier. Saisissant d’une dextre rougie les restes de leur gigot de renne, les islandais auraient logiquement dû décapiter du banquier en pleine rue, faire éclater quelques crânes, cramer les bagnoles, casser du flic, bouffer du curé, forniquer en pleine rue, bref se défouler. Ils ont été héroïques, se contentant de prendre une profonde inspiration. Il faut dire que la révolution était déjà en route depuis plusieurs semaines, quelques dizaines de protestataires ayant notamment pris l’habitude de se réunir, chaque soir, devant la demeure du président Grimson – je dis bien sa demeure, et non pas le siège du gouvernement. 

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L’esprit national Viking triomphant du capitalisme mondialisé (allégorie)

Quelle pouvait être la réaction du sieur Grímsson ? Il s’est rappelé opportunément de ses pouvoirs constitutionnels, et notamment de la faculté de refuser de promulguer une loi pour la soumettre à référendum – bonne blague qu’il avait déjà faite en 2004. Dans le contexte présent, et sachant que les policiers islandais ne reçoivent pas de formation anti-émeute eu égards au caractère ordinairement tempéré de la rue dans un pays où il fait -15° la moitié de l’année, le président n’avait effectivement pas le choix. C’était le référendum ou l’avion. Idem pour les quelques banquiers restés au pays, qui rasent les murs en attendant que leur curriculum vitae fasse son bonhomme de chemin à la City. Aux dernières nouvelles, évidemment, les sondages relatifs au référendum donnent un nombre à quatre chiffres en faveur du « non ». Il est vrai que pour répondre positivement à une question qui pourrait être libellée comme suit : « voulez-vous régler une dette de 12.000 euros que vous n’avez pas contractée ? », …il faudrait être, mettons, bizarre. 

  Si vous avez suivi la chose, vous aurez constaté que les tenants de l’orthodoxie économique grincent des dents et menacent la petite île, par ailleurs candidate à l’entrée dans l’Union, des pires difficultés pour y parvenir. De même le FMI du bon docteur Strauss-Kahn, qui a débloqué un prêt de deux milliards pour les islandais, garde-t-il pour l’heure la main sur ce moelleux trésor en signifiant, je cite, « qu’avec la décision prise par le président, ce sera résolu rapidement, de sorte que nous puissions reprendre notre travail ». Ça n’est que partiellement français, je vous l’accorde, mais on saisit le sens général. Mais l’essentiel est ailleurs. Car après tout, comment se fait-il que des boursicoteurs se soient ruinés tout spécialement en Angleterre et aux Pays-Bas ? Parce que, précisément, la banque islandaise « Icesave » y disposait d’autorisations d’exploitation, sans encadrement aucun. Ses activités étaient par contre limitées en Allemagne – d’où un moindre nombre de « victimes » – et carrément interdites en France, où apparemment quelqu’un avait fait l’effort de renifler cette malodorante bestiole qui proposait comme de juste d’investir dans des produits titrisés. Aucune précaution de cette sorte en Angleterre, où  le sacro-saint principe du libre marché des services financiers est érigé en dogme… on voit assez bien ce qu’il en advient. En somme : on demande à des contribuables ruinés de payer pour des gens généralement plus riches qu’eux, ayant eux-mêmes perdu des sous à cause de l’inconséquence de leurs autorités publiques respectives. Or, c’est aux Pays-Bas et à la perfide Albion d’assumer. Ces chatoyants paradis capitalistes n’avaient qu’à (glups ) – réglementer.

Toute cette affaire a la douceâtre odeur d’une cuvette de toilettes négligée au fond d’un pub lui-même abandonné de longue date: personne ne veut y glisser la tête, de peur de contempler l’encombrant carabin que le capitalisme mondialisé et les partisans de la dérégulation ont laissé derrière eux. Mais il est des étrons plus explosifs que d’autres, et l’univers économico-politique devient de plus en plus semblable à un champ de mine.

(PS à titre d’exemple : le nombre de chômeurs en fin de droit devrait augmenter d’unmillion à la fin 2010, ce qui implique, en bon français, que la pauvreté va exploser, tout comme ce fut le cas en Argentine naguère. A suivre.)


Crachottis

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Mais tu le savais, hein… ? Tu le savais bien qu’on parlerait d’elle. Ne le nie pas, ce serait tout au mieux grotesque – et puis, hein, pas de coquetterie entre nous. Tu faisais partie de la clique, toi aussi. De ce groupuscule vibrillonnant attaché à ses jolies chevilles et dont elle feignait d’ignorer l’existence. Tu as eu ta dose, toi aussi. De mépris, dis-tu ?… Peut-être bien. Attends, nous allons commander à boire. Une bière d’abbaye rousse, mousseuse et profonde dans un verre grand à s’y noyer. Tu préfères un brandy ? A ta guise. Bon dieu, un brandy. Je me demande ce qu’ils vont bien pouvoir te servir. Un cognac ? Le Brandy, c’est comme le Tokay, ça n’existe que dans les livres. Mais peu importe. Alors oui. Elle t’a méprisé ? Mais nous aussi, tout le monde, l’univers entier. Il ne faut pourtant pas la juger trop durement, comme si c’était – oui – comme si c’était une femme. Une simple femme je veux dire. Et pourtant, hein ! D’un certain point de vue elle n’était certes pas autre chose. D’aucun ont même échappé à ses filets. Les heureux sujets que voilà, libres comme l’air, encore bien des années après, sans nul fil à l’âme ni à l’esprit. Remarque bien qu’il ne faut rien exagérer non plus. Nous autres aussi avons fini par échapper à son emprise de sirène ou de gorgone. Nom d’un chien, on dira ce qu’on voudra, ça me gène de la traiter de monstre. Une si jolie créature. La plus sublime de toutes. Pas de morsure ni de griffure à craindre, et pourtant, que de dangers âprement surmontés à son contact ! Je vais même t’avouer les choses telles que je les ai ressenties à l’ époque : j’avais peur, oui, peur d’elle. Surtout au moment où  j’ai enfin pu m’en éloigner. Quoi, hypocrite ? Pas du tout. Je n’avais pas oublié qu’elle venait de partir à l’étranger. Dans les bras de  Brübeck, oui – mais quel besoin encore de parler de celui-là ?…D’ailleurs elle n’est plus avec lui. Je l’ai su par sa cousine. Quoi qu’il en soit, elle était bien partie, en Calabre je crois bien. C’était opportun, pour ça oui, pas le moindre doute. Ca nous a fait un bien fou. Toi-même tu étais bien accroché à ce moment-là. Ca se voyait comme le nez au milieu de la figure que tu étais amoureux – et triste avec ça, naturellement, triste comme un rat crevé au fond d’un caniveau saturé d’immondices. Oh les autres ne valaient pas mieux, pour sûr. Tiens, voilà ton prétendu brandy. Quelle étrange couleur, dorée et chamarrée, parcourue de ces veinules changeantes. On devrait, pour le coup, monter ce verre-ci en lampe. Il éclairerait un peu ce bouge. Il tirerait des trognes hâgardes de l’obscurité du fond, et crois-moi ce seraient des figures grimaçantes, des démons de Bosch ou de Dürer. Figures grotesques en tous cas. Nous aussi nous sommes grotesques, d’ailleurs, à évoquer un autre fantôme en glaviottant d’amertume.  Mais ça réchauffe autant que l’alcool et plus durablement. En fait ça n’a jamais cessé de me réchauffer le cœur – même si « le cœur », naturellement, ça ne veut rien dire. C’est que je n’ai pas fait comme toi, je n’ai pas pris femme derrière son dos, profitant de son absence. Oh non, voyons, tu le sais bien que ça n’est pas un reproche. Tous les autres ont fait comme toi : Serge, Frankie, Othon et même Damien. Ce pauvre Damien. Encore que la légende veuille qu’il ait pu la mettre dans son lit par un beau soir …   Tel que je le connais, il a dû lui lêcher les orteils toutes la nuit, et encore – de l’extrême pointe de la langue. Il osait à peine la regarder, t’en souviens-tu ? Et à chaque fois cela le brûlait. Moi aussi. J’étais un peu comme ça…En fait nous étions tous à sa botte, matés au premier regard, étalés autour d’elle comme de simple objets qu’elle pouvait manipuler à sa guise, ce dont elle ne se privait pas. Tous comme ça sauf Brübeck, naturellement, qui par cette sorte de perversité cosmique était bien le seul à ne pas l’aimer. C’est pour ça qu’il a réussi et que nous avons tous échoué. Je le sentais venir. C’est pourquoi j’ai tenté de jouer, moi aussi, les beaux indifférents ténébreux… Mais j’avais passé l’âge, je ne savais plus le faire. Ca m’a aidé cependant. A force d’indifférence je me suis pénétré de ce rôle inepte juste avant qu’elle ne parte, et ma foi cela tombait plutôt bien. Mauvaise fortune bon cœur, ouais, un peu de ça aussi en effet. Mais de là à me marier par la suite, non, jamais. Je ne sais pas pourquoi. Quelque chose de trop présent encore, malgré ces – quoi – presque vingt ans. Vingt-deux si l’on prend le moment où on l’a tous connu, certes, en troisième année de faculté. T’en souviens-tu ? Bien sûr. Elle rayonnait superbement à cette époque. D’un rayonnement astral qui nous tombait dessus d’en haut, j’insiste bien là-dessus. Ah, tu m’approuves, tu vois bien ce dont je parle. Un morceau de soleil posé au sommet d’une colline, voilà – et nous, les pauvres bougres de péquenots dans le village en contrebas, songeant à lui élever un monument dans le genre de Stonehenge ou de la cathédrale de Gloucester, enfin un truc énorme. Incapables de penser à autre chose, de la première seconde de la journée au plus creux de la nuit. Des gamins avec leur pelle en plastique, gesticulant dans le fond d’un bac à sable, voilà tout juste ce que nous étions. Et elle ? Je ne sais pas, je n’ai jamais très bien compris. Une gamine aussi, dis-tu ? Peut-être bien en effet. Elle avait quoi, vingt-et-un, peut-être vingt-deux. Peut-être bien qu’on est encore une gamine à cet âge-là. Surtout quand on a été à ce point gâtée par la vie, et qu’on est parvenu à focaliser à la fois l’attention masculine et l’indulgence féminine. Tout le monde voulait la protéger d’une certaine manière – c’est fort ironique n’est-ce-pas ? Surtout quand on voit le résultat. Clouée sur un fauteuil roulant, elle. Pense donc. Bien cher payé tout de même pour avoir fait baver une bande de types mal dégrossis dans sa jeunesse. Aucun rapport ? C’est l’avis des autres aussi – enfin, ceux avec qui j’en ai discuté. Moi je ne sais pas. Il m’arrive de me demander, tu sais, si par hasard l’un d’entre nous … Ou alors un autre éconduit, plus irritable que les autres. Il y en avait tellement dans son sillage, des centaines, parfaitement ! Alors gâtée non, certes, elle ne l’est plus. D’autant que Brübeck l’a laissée. Oh pas tout de suite non plus, il faut avouer. Il a bien essayé de rester. De bonne foi, oui, enfin pour autant qu’un homme comme lui puisse en témoigner. Mais il n’a pas tenu. Elle a trop changé. Plus rien de la magie d’autrefois, m’a-t-il dit. Dans un sens ça n’est pas plus mal, car il faut le dire, elle était trop brillante, trop dangereuse, trop incomparablement et douloureusement belle. Imagine un peu qu’elle soit rentrée prématurément comme elle l’avait laissé entendre. Vous en avez de bonnes vous autres, avec vos petites femmes,  vos petites vies et vos petits boulots… Envolé, tout ça, si elle était seulement revenue. Elle vous aurait rappelé tous, un par un, et vous seriez revenus lui humer les semelles, ventre en l’air, frétillants comme des esclaves heureux de leur sort, et c’est bien ce que vous étiez à la vérité, tous plus pathétiques les uns que les autres. Je vous ai rendu service, à tous. Et vous me tenez en suspicion !

  Mais qu’as-tu ? Tu dois t’en aller ? Ma conversation se fait déplaisante. Oh, allez, tu t’en doutais bien, que j’avais une confession à faire. Et encore je ne t’ai pas tout dit. Je ne suis pas rentré dans les détails, pas parlé du pied-de-biche ni de la manière dont je l’ai guettée ce soir-là. Pas parlé non plus de la manière dont ses reins ont craqué quand, Paf… ! Un fou ? Peut-être bien, mais le seul à lui avoir été fidèle. Je n’ai pas refait ma vie avec de pauvres ersatz, moi. Va donc. C’est toi l’enculé de dingue. Laisse-moi seul. C’est ça. J’ai l’habitude, oui, et je vais finir ton verre. Pas qu’un peu. Du brandy, je vous demande un peu. En attendant il n’y a que moi qui l’ai comprise, vois-tu ? Plus intimement que vous tous. Que moi. Que moi te dis-je ! Allez tous vous faire foutre. Je suis une ordure, certes – mais une ordure qui n’a pas peur de la solitude, une ordure qui ne triche pas.

Je ne l’ai jamais trahie, moi, entends-tu ? Frappée, oui, et durement.

Mais pas trahie !

Entends-tu ?

Pas trahie !


PAUVRES SUISSES

Avoir l’indignation facile peut être excusable. L’avoir tout à la fois hystérique, prévisible et furieusement bêlante l’est beaucoup moins, surtout quand l’émotion collective foisonne sur le pauvre substrat d’un non-évènement. Ainsi en va-t-il des critiques faites sans précautions particulières à l’égard des helvètes, coupables donc d’avoir refusé – à 57,5% – l’édification de minarets en leurs vertes vallées.

Avant qu’il ne s’abîme dans les effets de manches, le landernau journalistique aurait été bien inspiré de s’interroger sur l’état de l’opinion française. On nous explique aujourd’hui qu’elle est effectivement très partagée sur la même question, du style 55% contre (l’interdiction) et 40% pour. A titre personnel j’avouerais une demi-surprise : j’aurais juré en effet que s’ils avaient été interrogés dans les mêmes termes, nos compatriotes auraient voté contre les minarets non pas à cinquante-et-quelques, mais peut-être bien à soixante pour cent, voire plus encore. Je n’y vois pas un scandale, pas même matière à inquiétude. Après tout, chez nos voisins, il ne s’agissait pas de se prononcer contre la construction de MOSQUEES et ces dernières, en tant que lieux de cultes, pourront donc bien être édifiées. A priori – et je répète prudemment : à priori – rien ne devrait donc empêcher des musulmans de prier, à l’avenir, dans les cantons outr’alpins. Surtout pas du côté de Genève : car porté sans nul doute possible par le souffle messianique des Lumières et le souvenir ému  de l’hermite de Ferney-Voltaire, les habitants des cantons francophones ont rejeté l’infâmante  proposition.  

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Trois exemples du savoir-faire artisanal suisse: le chocolat,  le blanchiment de capitaux et l’arrestation de cinéastes juifs (ci-dessus, le chocolat)

N’empêche que les réactions fusent. Le grand Mufti d’Egypte parle d’insulte, et l’organisation musulmane indonésienne Nahdlatul Ulama d’incitation au racisme. Les personnalités politiques suisses vont à Canossa, les genoux bien cagneux, à l’instar de la ministre des affaires étrangères Calmy-Rey qui estime publiquement que le vote met le pays en danger, avant d’y voir « une réaction de repli et de défense dans le contexte d’un monde globalisé ».

Là n’est pas le problème. Le problème, c’est que par leurs réactions outragées, les donneurs de leçon et autres docteurs Diafoirus de la bien-pensance universelle font comparativement ressembler les tenants et tenanciers de la droite à de vieux sages blanchis sous le harnais – et cela, on en conviendra, est difficilement supportable pour un esprit moyennement éclairé. Quand Xavier Bertrand dit qu’il n’est « pas certain que les minarets soient indispensables » – ce qui, il faut bien l’avouer, est sémantiquement mesuré – on peut difficilement lui jeter le pavé (alors que l’envie n’y manque ordinairement pas). Le très ineffable Frédéric Lefebvre, exotique mélange d’Al Pacino et de Joe Dalton, a beau jeu d’affirmer que le débat sur l’identité nationale – dont personne n’est très persuadé de l’utilité – est en tous cas « le lieu pour en parler ».  Enfin, devant des parlementaires UMP – on a les interlocuteurs qu’on peut – Nicolas Sarkozy se serait livré, le 1er décembre, au commentaire suivant : « en Suisse comme en France, les gens ne veulent pas que leur pays change, qu’il soit dénaturé ». Le nouvel Obs et « Libé » frisent l’apoplexie journalistique, au même titre que Jean-Marc Ayrault et quelques autres ténors parlementaires. Mais entre nous : la belle affaire ! Pourquoi, au fait, faudrait-il que les pays « changent » à toute force ? Et dans quel sens ? En vertu de quelle dynamique historique ? Naguère en effet, et dans un contexte très différent, les ultra-libéraux de tous poils appelaient à ce changement, évoquant le sens de l’histoire. Les aléas économiques qu’on sait ont montré les limites de ce volontarisme benêt. En matière culturelle c’est un peu pareil : on n’oriente pas la marche d’une nation à coups d’éperons furieux, à moins de s’appeler Napoléon ou Ata Türk. Le dos du dinosaure est trop large pour ce faire et ses traces se perdent dans des lointains brumeux : selon le cas, de un à cinq millénaires dans le passé. Je me défie donc de ceux qui appellent au changement à tous prix, dans ces matières-là comme dans d’autres. J’ai toujours l’impression qu’ils n’ont pas assez ouvert de livres d’histoire. 

On est bien obligé, dans le même ordre d’idées, de constater que les pays du moyen-orientaux ne se couvrent pas de clochers sous prétexte de changement. On les comprend dans une assez large mesure : en France même, nombre de riverains exigent … que les clochers ne comportent plus de cloches ( !). La dynamique historique ne joue donc pas en leur faveur. Certes, a contrario, le beffroi des Flandres a pu connaître un regain d’intérêt à la faveur d’un certain film populaire. Le soufflé est retombé. Dommage, c’était peut-être la solution : rebaptiser les minarets « beffrois », voilà qui aurait pu faire consensus jusqu’à un certain point (sans aller jusqu’au déploiement de barraques à frites à proximité des lieux de culte). N’en parlons plus. On observera du reste qu’en terre d’Islam même le minaret ne présente pas les atours d’une évidence culturelle. Du temps des Omeyyades il n’y en avait pas : les mosquées étaient assez largement inspirées du plan basilical que les arabes venaient de découvrir en poussant leurs conquêtes jusqu’à la Mediterranée
 et les anciennes terres romaines via l’Anatolie, la Bythinie et
la Syrie. L’élément architectural primordial était plutôt le Mihrab. La mosquée Al-Aqsa n’a pas de minaret ; la fameuse grande mosquée de Damas, dite justement mosquée des Omeyyades, en comporte un mais celui-ci a été bâti plus tardivement après qu’un incendie ait détruit en grande partie  l’édifice initial. Il en va du minaret comme d’autres éléments architecturaux ou décoratif : il n’y a qu’à considérer encore l’usage des ornementations figuratives, tolérées du temps des mêmes Omeyyades mais interdits par la suite.  L’argument, il est vrai, n’a de valeur que culturelle et les esprits goguenards pourront toujours objecter qu’à ce compte-ci les chrétiens n’ont qu’à rebâtir des églises de style roman. Chiche ! Je m’en réjouirais assez, moi  qui ai toujours trouvé le gothique flamboyant pompeux[1].
 
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- C’est quand même coquet, ‘faut avouer.-

- Oui mais les colonnes c’est pas pratique pour passer l’aspirateur.

En outre et comme d’habitude, les commentateurs ne replacent pas l’affaire dans le contexte de l’actualité nationale et des sentiments qu’elle a pu susciter. Je n’ai guère vu d’analyse rappelant au passage que, suite à l’affaire de l’interpellation par la police helvétique du fils Kadhafi (qui s’appelle Hannibal - à croire que son père ambitionne pour son rejeton une vigoureuse conquête de l’Italie berlusconienne…), deux ressortissants suisses sont retenus en otage en Lybie, et ce depuis plus d’un an. Le président de la confédération, Hans-Rudolf Merz, a dû présenter ses excuses au tyran oriental, ce qui ne fait que rajouter à l’humiliation puisque ce dernier n’a pas jugé bonde libérer les deux prisonniers. On imagine l’effet sur l’opinion suisse. Amalgame ? Oui, assurément : mettre Khadafi et la pratique de la religion musulmane sur les plateaux d’une même balance n’est pas bien rationnel. Mais peut-on, doit-on s’étonner que le citoyen suisse ait pu le faire ? …l’occasion lui était trop belle de contrarier l’opinion arabe dans un mouvement d’implicite revanche, même si ce n’était pas justifié.

Le même jour en tous cas les suisses se prononçaient dans le cadre d’une autre votation, dont l’objet était de savoir si la confédération devrait s’interdire d’exporter des armes. Toujours soucieux du porte-monnaie – mais je témoigne en usant de cet amalgame grotesque d’un coupable racisme culturel – nos voisins s’y sont refusés. Dommage. En cherchant bien, on doit quand même trouver quatre lignes là-dessus dans la presse.

… suisse.



[1] Sauf dans la bagnole. Un pare-brise en vitraux et une colonne plein cintre sur la banquette arrière, on dira ce qu’on voudra, ça impressionne.


Le vertige intérieur de la glotte raide

   

 Juste un petit mot en passant pour évoquer, une fois n’est pas coutume, ma lecture du moment (je m’aperçois en effet que, fort bizarrement, je ne le fais guère alors que c’est théoriquement le but premier d’un blog littéraire). Vous allez rire, pour un peu le rouge me monterait aux joues. C’est,  figurez-vous donc, « Un singe en hiver » d’Antoine Blondin. Que j’avais toujours assimilé, avec une belle naïveté et surtout une superbe ignorance, à des dialogues de cinoche façon Audiard et Lautner – de même, évidemment, qu’aux trognes de Belmondo et Gabin, protagonistes du film de Verneuil sorti en 62.

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- « Trognes »… Non mais t’as entendu comment k’y cause ?

- Y’a plus d’respect chez les marsupiaux, tout va à vau-l’au. 

  Il y a là, d’ailleurs, matière à une première surprise. Il faut convenir qu’il est difficile de s’attaquer à une œuvre en ayant ces deux figures-ci calées confortablement dans un coin d’esprit, fût-il brumeux : car leur présence est de nature à canaliser l’imagination du lecteur. Délicat donc de prêter une autre tête que celle de Gabin à l’hôtelier  Quentin ou un autre facies que celui de Bebel au voyageur Fouquet. Eh bien non justement ! Notre Jean-Paul national, eu égards au roman, est un Fouquet imparfait ; Gabin sonne mieux en monument taciturne et résigné, ce qu’il est déjà dans le roman – mais dans un cas comme dans l’autre on peut fort bien imaginer autre chose et d’autres gens. Peut-être bien parce que le style de Blondin est, je le confesse, beaucoup plus sophistiqué et littéraire que je ne m’y attendais. 

  Car de la même façon que j’avais trop prêté attention au tandem Gabin-Belmondo, je ne percevais instinctivement de Blondin (que je n’avais jamais pris soin de lire) qu’une vision de carnaval poussant assez loin  la caricature. L’aimable noceur faisant le tour de France à coups de chroniques, levant le coude dès que l’occasion et les copains se présentent. Il y avait peut-être de ça. N’empêche que le bonhomme a traversé le champ littéraire de l’après-guerre comme on traverse un champ de mine, avec l’élégance en plus. Surréaliste : le voilà par exemple prix des deux magots en 49 alors que Beauvoir sort le deuxième sexe, que Borges sort sa bombe Aleph et que Camus s’apprête à monter Les Justes, à Chaillot ou ailleurs (on s’en fout à vrai dire).  Un poids plume que ce Blondin à côté des Sartre, Nimier, Mauriac et Duras !! Mais un poids plume qui voit juste et qui soigne sa page à coup de matière grise étalée plus généreusement que la crème chocolat-noisette sur une tartine au goûter– car ce Singe en hiver est bien loin d’être un livre con ou inutile. Le grief qu’on peut lui faire est de reposer sur des ressorts désespérément masculins en fait de motivation, car oui, rappelons l’évidence : ce dont on parle, c’est de bitures dantesques entre copains, l’éternel cauchemar de l’humble ménagère – incarnée ici par Suzanne, la femme de l’aubergiste.

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- Vous allez voir qu’à tous les coups, y sont partis picoler sans moi…

  Quentin est un homme plus proche du troisième âge que du second qui, après avoir vécu un service tumultueux du côté de
la Chine coloniale en son jeune temps – descendant le Yang-Tsé-Kiang dans une canonnière – s’est rangé des voitures en s’installant dans une petite cité balnéaire du calvados nommée Tigreville. Un beau jour un jeune voyageur mystérieux s’installe dans son hôtel qui sans originalité aucune s’appelle le Stella. L’homme est un ivrogne magnifique cachant un esprit baroque et barré sous des litrons de fine et de Picon-bière, expédiés notamment dans l’estaminet du sieur Esnault,  ennemi intime de l’hôtelier. Alors que Quentin s’est juré d’arrêter de boire en 44, Fouquet-Belmondo, à la fois sûr de lui et complètement paumé, l’entrainera dans une libation d’anthologie pour oublier – un bref instant – que sa fille lamentablement abandonnée l’attend vainement dans une pension de la côte, tenue par une bande d’acariâtres. Voilà le pitch, mais il est assurément connu. Ce qui l’est moins, ce sont les a-côtés, les impressions fugaces et autres implications. Les protagonistes ne sont pas là pour le seul plaisir de sacrifier aux dieux de la bamboche. Fouquet est dépressif, traîne une vague honte de lui-même, observe sa propre fille sur la plage à la dérobée en craignant de passer pour un satyre avant de jeter un œil effectivement libidineux sur des donzelles à peine plus âgées. Incapable de garder femme à force d’alcoolisme immaîtrisé, il est condamné à la solitude comme à l’acharnement de son patron-créancier. De son côté Quentin est prisonnier des cordons de satins tissés par une femme aimante qui redoute qu’il ne revienne sur son serment mais qui, de l’aveu resté célèbre de Gabin, « l’emmerde »  (« Tu m’emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour ! Mais tu m’emmerdes ! »). Voué à un culte dédié au triomphe de sa propre volonté, l’aubergiste se morfond et ne cesse d’enterrer sa jeunesse restée étrangement affleurante. Bref, il y a là de la matière humaine, et de la bonne, celle dont on tire les moins probables dramaturgies comme le viticulteur tire le vin de sa vigne. Blondin y excelle assez, et me fait un peu penser au Marcel Aymé de
la Jument verte. Pas tant pour le style ni même pour le propos, certes, mais pour la brume d’imprécision et finalement de malentendu qui s’attache à ces auteurs : parce que loin de
la Pléiade et du Lagarde, on les tient un peu pour quantités négligeable. Je me suis surpris coupable de cette attitude : amende honorable, messieurs, je lève mon verre à votre talent et prie le Patron céleste de bien vouloir vous remettre la même chose. Et s’il sert aussi le père Audiard, ma foi, c’est tant mieux !  

   (Dernière minute : ‘paraît qu’il y a aussi un singe, un single pardon, d’Indochine qui s’appelle « un singe en hiver ». Je ne connais pas. Honte sur ma face blème) 


Ténèbres conradiennes ou le diable en Afrique

  Foin des prix littéraires qui ne surprennent personne. Au diable les scandales à répétition d’une classe politique à la dérive. Aux coulisses du Crazy Horse, les accortes ministres du conducator Berlusconi. Il y a des jours où on aimerait se débarrasser de ces lambeaux d’information qui vous collent à l’esprit comme un étron canin à la semelle. Pouvoir se poser ( voir même : se vautrer) – respirer sereinement, fuir la télé et réfléchir. Ou du moins, choisir ne fût-ce que partiellement ses motifs de réflexion.

  Chaque fois que je m’y exerce – pas assez souvent, hélas, comme tout un chacun – mon âme ou la bouillasse existentielle qui en tient lieu se trouve soumise à un vertige assez atroce qui la fait voisiner avec ce que Conrad appelait le coeur des ténèbres – « l’horreur », bien sûr, pour qui a lu la nouvelle.  Dans le film de Coppola le personnage campé par Brando laisse précisément le même mot échapper de ses lèvres alors qu’il fait l’objet  d’un sacrifice expiatoire expédié à grands coups de machette. Dans le roman c’est un peu différent. Certes, Kurtz expire en évoquant d’un souffle exsangue « l’horreur » qu’il a tout à la fois contemplé et provoqué, non sans une satisfaction coupable. Mais si j’ai bonne mémoire le narrateur revient à Londres, rencontre l’épouse du défunt et lui annonce la terrible nouvelle. « Qu’a-t-il dit au moment de mourir ? » demande-t-elle. L’homme hésite : gauche, emprunté, lâche comme seraient donc les hommes devant les femmes – c’est écrit même pour les plus grands – il finit néanmoins par se résigner au mesonge et lâche: « Votre prénom ». « J’en étais sûr » répond la veuve, incapable de concevoir que les forces du mal ont en réalité triomphé au point d’altérer et peut-être d’effacer le souvenir même de sa personne dans le cerveau malade et confit d’amibes de son compagnon. Beau passage. Tudieu. Le genre de chose qui donne envie d’écrivaillonner furieusement.

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  Les ténèbres et l’horreur, donc, exercent de longue date un pouvoir de fascination. J’y cède régulièrement car quelque chose en moi se veut ou plutôt se voudrait douloureusement conscient de la souffrance du monde. J’y arrive parfois, comme beaucoup d’entre vous très certainement, encore qu’il y ait parmi nos prétendus semblables des gens qui tiennent  à rester étranger à cet univers-là – à « l’horreur conradienne » précisément. Des gens qui par exemple ne tiennent pas à savoir que des gosses, en Haïti, se nourrissent désormais de galettes de boue. Manger de la terre ! Réalise-t-on seulement que c’est l’authentique comble de la pauvreté ? Au-delà de ça je ne vois pas ce qu’il peut encore y avoir en fait de déchéance. Il faut tout de même, pour manger de la terre, avoir regardé partout autour de soi et n’avoir rien trouvé d’autre à porter à la bouche que ce qu’on foule au pied. Demain peut-être devront-ils assaisonner ce triste plat d’authentique résistance aux métaux lourds avant de boire leur urine faute d’eau potable. En fait d’anticipation, à ce stade-ci, on n’est plus très loin de Soleil Vert.

   Je tombais l’autre jour sur un article du National Geographic (un obscur opuscule américain réactionnaire et vaguement écolo)  qui, en langage assez expéditif, évoquait le sort des albinos dans la région de l’Afrique des Grands Lacs. Les Albinos sont là-bas réputés détenir des pouvoirs magiques. Pour leur malheur ils ne peuvent guère les exercer volontairement et il serait plus juste de dire que c’est leurs corps, ou des morceaux de ce dernier (peau, os, ongles) qui présente des vertus qu’on qualifierait ici de surnaturelles. Un os d’enfant albino procure la richesse à qui le porte. Ou alors protège contre le mauvais œil. Vous devinez la suite. Les morceaux, « on » vient les chercher. A coups de machette là encore.

  Les albinos sont massacrés par de prétendus sorciers qui revendent ces gris-gris après avoir mutilé leurs victimes.

  Mais il y a pire encore. A la fin des années 90, dans la foulée du génocide Rwandais, un arc de guerre traverse l’axe Ouganda-Rwanda-Nord Kivu, poussant des centaines de milliers de réfugiés en direction de la RDC. Des milices à demi-dissoutes de guerriers psychotiques et drogués, flanqués d’enfants-soldats, terrorisent les mères de famille et prennent langue avec des sorciers qui ravivent et instrumentalisent les obscures croyances. Et voici ce que racontait tout récemment, dans un article d’un journal africain repris dans le Courrier International,  un témoin venu de la Tanzanie voisine :« Les tueurs, qui travaillent pour des sorciers, pratiquent le cannibalisme et revendent des morceaux de corps pour fabriquer des amulettes. Les acheteurs, qui viennent parfois de République démocratique du Congo, du Burundi, du Kenya et d’Ouganda, sont convaincus que les jambes, les parties génitales et les cheveux des albinos leur permettront de devenir riches instantanément. La plus jeune victime à ce jour avait 7 mois (…) Ces meurtres sont inspirés par l’ignorance et la cupidité. Une main d’albinos se vend 2 millions de shillings [1 220 euros]” [cit.]  . Voilà qui ne surprendra qu’à moitié les lecteurs de l’excellent bouquin de Kourouma, « Allah n’est pas obligé », qui en raconte quelques-unes dans le même genre.  

 Les albinos africains n’avaient pas besoin de ça. Sous ces latitudes, exposés aux rayons d’un soleil impitoyable et sans la protection des couteuses crèmes occidentales -  le marché des cosmétiques étant bien plus lucratif du côté de Wysteria lane – leur peau se couvre le plus souvent de mélanomes et il n’est pas rare qu’ils deviennent aveugles.  

 Et nous alors, à quoi pense-t-on ?   Au Goncourt. Aux frasques de Frédéric Mitterrand. Au fils Sarkozy. Demain, aux régionales. Ou alors à notre assurance-vie. Aux dents du petit dernier.

 ciel.jpg  C’est le triomphe de l’horreur ordinaire sous les oripeaux du quotidien. Nous feignons de l’ignorer mais tout espoir est vain pour nous-mêmes comme pour les autres. Et bientôt peut-être, un baisser de rideau sur notre pathétique naufrage moral. Dix millénaires de prétendue civilisation pour découper les bébés albinos vivant afin d’en faire des gris-gris – et le tout, comme dirait encore Conrad, « sous les yeux de l’occident ».  C’est beau, le progrès. 


ON A LU CA ON A TOUT LU

Ces temps-ci sort sur les écrans le film « Lucky Luke » avec le très sympathique Jean Dujardin. Très bien. Dans le cadre d’une opération marketing-promo-évènementielle plus ou moins improbable, baptisée « I love Lucky », quelques communiqueux s’avisent de demander leur avis sur la question à des écrivains. Ceux-ci, évidemment, sont implicitement invités à déclarer leur flamme pour le cow-boy de Morris et Goscinny. Peut-être certains y verront-ils l’occasion de comparer un certain « minimoi » des hauts-de-seine à Iznogoud: on peut toujours rêver.

L’opération est plus ou moins narrée dans les chatoyantes colonnes de « Metro » qui, la semaine dernière, publiait l’interview d’Anna Gavalda. Bon.

Et là, on ne peut résister à l’envie de se livrer à une citation  opportune du grand auteur:

« C’est Rantanplan que j’aime le plus. Le corniaud le plus sexy de l’Ouest ! (…) J’ai moi-même l’esprit d’escalier des gens distraits et je m’identifie complètement à lui ! »

Bon. Ben, voilà voilà. Hein.

Le premier qui s’exclame « qui se ressemble s’assemble » (après moi) a perdu.

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- lis pas ça, malheureux, ça va te vexer.

 


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