le Koala


RAGNAROK FINANCIER (ou: un bon tiens dans ta gueule vaut mieux que deux dans la mienne)

Permettez-moi de parler un peu, une nouvelle fois, d’économie. Je sais, c’est dur. Nous préfèrerions indubitablement, moi le premier, éviter ces sujets vulgaires déjà copieusement étalés à la télévision sous la langue bavasse et baveuse des « éditocrates » adeptes systématiques des plateaux-télé : les Marseille, les Minc, les Baverez, les Attali, et bien évidemment l’inévitable monsieur Zemmour, aussi à l’aise dans les habits d’un sous-Soral sulfureux et sexiste qu’aux commandes d’une tondeuse à gazon, d’un Boeing 747 en perdition, d’un train de marchandise, d’une planche à repasser ou d’un verre empli de martini-vodka au shaker, pas à la cuillère.

Mais ce que ces personnages ont finalement bien peu commenté, ce sont les péripéties récentes d’un pays somme toute sympathique, l’Islande. Pays chatoyant peuplé comme chacun sait de pêcheurs virils, de jeunes femmes au teint rose munies de bonnets tricotés en pure laine de zouzou, et de banquiers ineptes. Il y a de cela une quinzaine de jours, le président Olafur Ragnar Grímsson, qui a comme on le voit un beau nom de Viking dont  le très agaçant « í » oblige à aller fouailler du clavier dans les caractères spéciaux de Word, a décidé de soumettre à référendum la question de savoir si les contribuables islandais devraient, oui ou non, procéder au remboursement des dettes induites par la faillite de la banque Icesave, intervenue en octobre 2008  - d’où l’affaire du même nom. Le gouvernement islandais, constatant que de toute façon les trois plus grosses banques du pays avaient fait faillite en même temps – dont Landbanski, maison-mère d’Icesave – a garanti les dépôts des citoyens islandais, comme c’est normalement prévu en France et dans d’autres pays. Aussi, à qui les islandais doivent-ils de l’argent en cette affaire ? Théoriquement, à des Etats tiers, à savoir ici la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Car ces gouvernements ont eux-mêmes épongé une autre dette, ou du moins un autre trou : à savoir les pertes subies par des investisseurs privés anglais et néerlandais auprès d’Icesave. La note est de 3,8 milliards d’euros, ce qui ne paraît pas excessif en ces temps où tous les robinets sont ouverts. Mais comme les islandais, peuple assez peu enclin à la prolifération, ne sont que 300.000, cela représente tout de même 12.000 euros par tête de contribuable. Pour récapituler la chose brutalement : on demande à des citoyens déjà ruinés pour la plupart de payer, sur les deniers publics, l’équivalent d’une dette individuelle de 12.000 euros parce que des boursicoteurs étrangers ont investi dans une banque qui a fait faillite – et ce, dans un contexte où l’on annonce parallèlement aux islandais qu’il va falloir liquider une partie des services publics.

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document rare: un islandais parvenant encore à épargner.

  En France, où nous avons la virilité politique aussi velue que chatouilleuse, on serait déjà en train de remonter la guillotine en place de grève (ou de la Concorde) sous le regard goguenard et vraisemblablement bovin de CRS par hypothèse peu au fait de la situation. Mais les choses vont plus loin encore. En Islande, le gouvernement – pourtant mené par une femme de centre-gauche, l’anciennement populaire Johanna Sigurdardottira voulu crever l’abcès et a demandé au Parlement d’approuver le plan de remboursement. Fort curieusement, l’Assemblée – le très fameux « Althing » qu’on trouve dans les livres d’histoire – s’est prononcé  sur le sujet le 31 décembre en fin d’après-midi, à l’heure où l’honnête citoyen chrétien se penche sur son foie gras de caribou et sur ses rillettes de phoque. Gavé de victuailles et finement bourré à l’aquavit, l’Islandais moyen (appelons-le Gustaffsøn) a appris le lendemain qu’il avait, nonobstant le paradoxe apparent, hérité d’une jolie dette.  Pour être clair, c’est donc à ce stade qu’on aurait dû assister au Ragnarök politico-financier. Saisissant d’une dextre rougie les restes de leur gigot de renne, les islandais auraient logiquement dû décapiter du banquier en pleine rue, faire éclater quelques crânes, cramer les bagnoles, casser du flic, bouffer du curé, forniquer en pleine rue, bref se défouler. Ils ont été héroïques, se contentant de prendre une profonde inspiration. Il faut dire que la révolution était déjà en route depuis plusieurs semaines, quelques dizaines de protestataires ayant notamment pris l’habitude de se réunir, chaque soir, devant la demeure du président Grimson – je dis bien sa demeure, et non pas le siège du gouvernement. 

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L'esprit national Viking triomphant du capitalisme mondialisé (allégorie)

Quelle pouvait être la réaction du sieur Grímsson ? Il s’est rappelé opportunément de ses pouvoirs constitutionnels, et notamment de la faculté de refuser de promulguer une loi pour la soumettre à référendum – bonne blague qu’il avait déjà faite en 2004. Dans le contexte présent, et sachant que les policiers islandais ne reçoivent pas de formation anti-émeute eu égards au caractère ordinairement tempéré de la rue dans un pays où il fait -15° la moitié de l’année, le président n’avait effectivement pas le choix. C’était le référendum ou l’avion. Idem pour les quelques banquiers restés au pays, qui rasent les murs en attendant que leur curriculum vitae fasse son bonhomme de chemin à la City. Aux dernières nouvelles, évidemment, les sondages relatifs au référendum donnent un nombre à quatre chiffres en faveur du « non ». Il est vrai que pour répondre positivement à une question qui pourrait être libellée comme suit : « voulez-vous régler une dette de 12.000 euros que vous n’avez pas contractée ? », …il faudrait être, mettons, bizarre. 

  Si vous avez suivi la chose, vous aurez constaté que les tenants de l’orthodoxie économique grincent des dents et menacent la petite île, par ailleurs candidate à l’entrée dans l’Union, des pires difficultés pour y parvenir. De même le FMI du bon docteur Strauss-Kahn, qui a débloqué un prêt de deux milliards pour les islandais, garde-t-il pour l’heure la main sur ce moelleux trésor en signifiant, je cite, « qu’avec la décision prise par le président, ce sera résolu rapidement, de sorte que nous puissions reprendre notre travail ». Ça n’est que partiellement français, je vous l’accorde, mais on saisit le sens général. Mais l’essentiel est ailleurs. Car après tout, comment se fait-il que des boursicoteurs se soient ruinés tout spécialement en Angleterre et aux Pays-Bas ? Parce que, précisément, la banque islandaise « Icesave » y disposait d’autorisations d’exploitation, sans encadrement aucun. Ses activités étaient par contre limitées en Allemagne – d’où un moindre nombre de « victimes » - et carrément interdites en France, où apparemment quelqu’un avait fait l’effort de renifler cette malodorante bestiole qui proposait comme de juste d’investir dans des produits titrisés. Aucune précaution de cette sorte en Angleterre, où  le sacro-saint principe du libre marché des services financiers est érigé en dogme… on voit assez bien ce qu’il en advient. En somme : on demande à des contribuables ruinés de payer pour des gens généralement plus riches qu’eux, ayant eux-mêmes perdu des sous à cause de l’inconséquence de leurs autorités publiques respectives. Or, c’est aux Pays-Bas et à la perfide Albion d’assumer. Ces chatoyants paradis capitalistes n’avaient qu’à (glups ) - réglementer.

Toute cette affaire a la douceâtre odeur d’une cuvette de toilettes négligée au fond d’un pub lui-même abandonné de longue date: personne ne veut y glisser la tête, de peur de contempler l’encombrant carabin que le capitalisme mondialisé et les partisans de la dérégulation ont laissé derrière eux. Mais il est des étrons plus explosifs que d’autres, et l’univers économico-politique devient de plus en plus semblable à un champ de mine.

(PS à titre d’exemple : le nombre de chômeurs en fin de droit devrait augmenter d’unmillion à la fin 2010, ce qui implique, en bon français, que la pauvreté va exploser, tout comme ce fut le cas en Argentine naguère. A suivre.)




Crachottis

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Mais tu le savais, hein… ? Tu le savais bien qu’on parlerait d’elle. Ne le nie pas, ce serait tout au mieux grotesque – et puis, hein, pas de coquetterie entre nous. Tu faisais partie de la clique, toi aussi. De ce groupuscule vibrillonnant attaché à ses jolies chevilles et dont elle feignait d’ignorer l’existence. Tu as eu ta dose, toi aussi. De mépris, dis-tu ?… Peut-être bien. Attends, nous allons commander à boire. Une bière d’abbaye rousse, mousseuse et profonde dans un verre grand à s’y noyer. Tu préfères un brandy ? A ta guise. Bon dieu, un brandy. Je me demande ce qu’ils vont bien pouvoir te servir. Un cognac ? Le Brandy, c’est comme le Tokay, ça n’existe que dans les livres. Mais peu importe. Alors oui. Elle t’a méprisé ? Mais nous aussi, tout le monde, l’univers entier. Il ne faut pourtant pas la juger trop durement, comme si c’était – oui – comme si c’était une femme. Une simple femme je veux dire. Et pourtant, hein ! D’un certain point de vue elle n’était certes pas autre chose. D’aucun ont même échappé à ses filets. Les heureux sujets que voilà, libres comme l’air, encore bien des années après, sans nul fil à l’âme ni à l’esprit. Remarque bien qu’il ne faut rien exagérer non plus. Nous autres aussi avons fini par échapper à son emprise de sirène ou de gorgone. Nom d’un chien, on dira ce qu’on voudra, ça me gène de la traiter de monstre. Une si jolie créature. La plus sublime de toutes. Pas de morsure ni de griffure à craindre, et pourtant, que de dangers âprement surmontés à son contact ! Je vais même t’avouer les choses telles que je les ai ressenties à l' époque : j’avais peur, oui, peur d’elle. Surtout au moment où  j’ai enfin pu m’en éloigner. Quoi, hypocrite ? Pas du tout. Je n’avais pas oublié qu’elle venait de partir à l’étranger. Dans les bras de  Brübeck, oui – mais quel besoin encore de parler de celui-là ?…D’ailleurs elle n’est plus avec lui. Je l’ai su par sa cousine. Quoi qu’il en soit, elle était bien partie, en Calabre je crois bien. C’était opportun, pour ça oui, pas le moindre doute. Ca nous a fait un bien fou. Toi-même tu étais bien accroché à ce moment-là. Ca se voyait comme le nez au milieu de la figure que tu étais amoureux – et triste avec ça, naturellement, triste comme un rat crevé au fond d’un caniveau saturé d’immondices. Oh les autres ne valaient pas mieux, pour sûr. Tiens, voilà ton prétendu brandy. Quelle étrange couleur, dorée et chamarrée, parcourue de ces veinules changeantes. On devrait, pour le coup, monter ce verre-ci en lampe. Il éclairerait un peu ce bouge. Il tirerait des trognes hâgardes de l’obscurité du fond, et crois-moi ce seraient des figures grimaçantes, des démons de Bosch ou de Dürer. Figures grotesques en tous cas. Nous aussi nous sommes grotesques, d’ailleurs, à évoquer un autre fantôme en glaviottant d'amertume.  Mais ça réchauffe autant que l’alcool et plus durablement. En fait ça n’a jamais cessé de me réchauffer le cœur – même si « le cœur », naturellement, ça ne veut rien dire. C’est que je n’ai pas fait comme toi, je n’ai pas pris femme derrière son dos, profitant de son absence. Oh non, voyons, tu le sais bien que ça n’est pas un reproche. Tous les autres ont fait comme toi : Serge, Frankie, Othon et même Damien. Ce pauvre Damien. Encore que la légende veuille qu’il ait pu la mettre dans son lit par un beau soir …   Tel que je le connais, il a dû lui lêcher les orteils toutes la nuit, et encore – de l’extrême pointe de la langue. Il osait à peine la regarder, t’en souviens-tu ? Et à chaque fois cela le brûlait. Moi aussi. J’étais un peu comme ça…En fait nous étions tous à sa botte, matés au premier regard, étalés autour d’elle comme de simple objets qu’elle pouvait manipuler à sa guise, ce dont elle ne se privait pas. Tous comme ça sauf Brübeck, naturellement, qui par cette sorte de perversité cosmique était bien le seul à ne pas l’aimer. C’est pour ça qu’il a réussi et que nous avons tous échoué. Je le sentais venir. C’est pourquoi j’ai tenté de jouer, moi aussi, les beaux indifférents ténébreux… Mais j’avais passé l’âge, je ne savais plus le faire. Ca m’a aidé cependant. A force d’indifférence je me suis pénétré de ce rôle inepte juste avant qu’elle ne parte, et ma foi cela tombait plutôt bien. Mauvaise fortune bon cœur, ouais, un peu de ça aussi en effet. Mais de là à me marier par la suite, non, jamais. Je ne sais pas pourquoi. Quelque chose de trop présent encore, malgré ces – quoi – presque vingt ans. Vingt-deux si l’on prend le moment où on l’a tous connu, certes, en troisième année de faculté. T’en souviens-tu ? Bien sûr. Elle rayonnait superbement à cette époque. D’un rayonnement astral qui nous tombait dessus d’en haut, j’insiste bien là-dessus. Ah, tu m’approuves, tu vois bien ce dont je parle. Un morceau de soleil posé au sommet d’une colline, voilà – et nous, les pauvres bougres de péquenots dans le village en contrebas, songeant à lui élever un monument dans le genre de Stonehenge ou de la cathédrale de Gloucester, enfin un truc énorme. Incapables de penser à autre chose, de la première seconde de la journée au plus creux de la nuit. Des gamins avec leur pelle en plastique, gesticulant dans le fond d’un bac à sable, voilà tout juste ce que nous étions. Et elle ? Je ne sais pas, je n’ai jamais très bien compris. Une gamine aussi, dis-tu ? Peut-être bien en effet. Elle avait quoi, vingt-et-un, peut-être vingt-deux. Peut-être bien qu’on est encore une gamine à cet âge-là. Surtout quand on a été à ce point gâtée par la vie, et qu’on est parvenu à focaliser à la fois l’attention masculine et l’indulgence féminine. Tout le monde voulait la protéger d’une certaine manière – c’est fort ironique n’est-ce-pas ? Surtout quand on voit le résultat. Clouée sur un fauteuil roulant, elle. Pense donc. Bien cher payé tout de même pour avoir fait baver une bande de types mal dégrossis dans sa jeunesse. Aucun rapport ? C’est l’avis des autres aussi – enfin, ceux avec qui j’en ai discuté. Moi je ne sais pas. Il m’arrive de me demander, tu sais, si par hasard l’un d’entre nous … Ou alors un autre éconduit, plus irritable que les autres. Il y en avait tellement dans son sillage, des centaines, parfaitement ! Alors gâtée non, certes, elle ne l’est plus. D’autant que Brübeck l’a laissée. Oh pas tout de suite non plus, il faut avouer. Il a bien essayé de rester. De bonne foi, oui, enfin pour autant qu’un homme comme lui puisse en témoigner. Mais il n’a pas tenu. Elle a trop changé. Plus rien de la magie d’autrefois, m’a-t-il dit. Dans un sens ça n’est pas plus mal, car il faut le dire, elle était trop brillante, trop dangereuse, trop incomparablement et douloureusement belle. Imagine un peu qu’elle soit rentrée prématurément comme elle l’avait laissé entendre. Vous en avez de bonnes vous autres, avec vos petites femmes,  vos petites vies et vos petits boulots… Envolé, tout ça, si elle était seulement revenue. Elle vous aurait rappelé tous, un par un, et vous seriez revenus lui humer les semelles, ventre en l’air, frétillants comme des esclaves heureux de leur sort, et c’est bien ce que vous étiez à la vérité, tous plus pathétiques les uns que les autres. Je vous ai rendu service, à tous. Et vous me tenez en suspicion !

  Mais qu’as-tu ? Tu dois t’en aller ? Ma conversation se fait déplaisante. Oh, allez, tu t’en doutais bien, que j’avais une confession à faire. Et encore je ne t’ai pas tout dit. Je ne suis pas rentré dans les détails, pas parlé du pied-de-biche ni de la manière dont je l’ai guettée ce soir-là. Pas parlé non plus de la manière dont ses reins ont craqué quand, Paf… ! Un fou ? Peut-être bien, mais le seul à lui avoir été fidèle. Je n’ai pas refait ma vie avec de pauvres ersatz, moi. Va donc. C’est toi l’enculé de dingue. Laisse-moi seul. C’est ça. J’ai l’habitude, oui, et je vais finir ton verre. Pas qu’un peu. Du brandy, je vous demande un peu. En attendant il n’y a que moi qui l’ai comprise, vois-tu ? Plus intimement que vous tous. Que moi. Que moi te dis-je ! Allez tous vous faire foutre. Je suis une ordure, certes – mais une ordure qui n’a pas peur de la solitude, une ordure qui ne triche pas.

Je ne l’ai jamais trahie, moi, entends-tu ? Frappée, oui, et durement.

Mais pas trahie !

Entends-tu ?

Pas trahie !


PAUVRES SUISSES

Avoir l’indignation facile peut être excusable. L’avoir tout à la fois hystérique, prévisible et furieusement bêlante l’est beaucoup moins, surtout quand l’émotion collective foisonne sur le pauvre substrat d’un non-évènement. Ainsi en va-t-il des critiques faites sans précautions particulières à l’égard des helvètes, coupables donc d’avoir refusé – à 57,5% - l’édification de minarets en leurs vertes vallées.

Avant qu’il ne s’abîme dans les effets de manches, le landernau journalistique aurait été bien inspiré de s’interroger sur l’état de l’opinion française. On nous explique aujourd’hui qu’elle est effectivement très partagée sur la même question, du style 55% contre (l’interdiction) et 40% pour. A titre personnel j’avouerais une demi-surprise : j’aurais juré en effet que s’ils avaient été interrogés dans les mêmes termes, nos compatriotes auraient voté contre les minarets non pas à cinquante-et-quelques, mais peut-être bien à soixante pour cent, voire plus encore. Je n’y vois pas un scandale, pas même matière à inquiétude. Après tout, chez nos voisins, il ne s’agissait pas de se prononcer contre la construction de MOSQUEES et ces dernières, en tant que lieux de cultes, pourront donc bien être édifiées. A priori – et je répète prudemment : à priori – rien ne devrait donc empêcher des musulmans de prier, à l’avenir, dans les cantons outr’alpins. Surtout pas du côté de Genève : car porté sans nul doute possible par le souffle messianique des Lumières et le souvenir ému  de l’hermite de Ferney-Voltaire, les habitants des cantons francophones ont rejeté l’infâmante  proposition.  

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Trois exemples du savoir-faire artisanal suisse: le chocolat,  le blanchiment de capitaux et l'arrestation de cinéastes juifs (ci-dessus, le chocolat)

N’empêche que les réactions fusent. Le grand Mufti d’Egypte parle d’insulte, et l’organisation musulmane indonésienne Nahdlatul Ulama d’incitation au racisme. Les personnalités politiques suisses vont à Canossa, les genoux bien cagneux, à l’instar de la ministre des affaires étrangères Calmy-Rey qui estime publiquement que le vote met le pays en danger, avant d’y voir « une réaction de repli et de défense dans le contexte d’un monde globalisé ».

Là n’est pas le problème. Le problème, c’est que par leurs réactions outragées, les donneurs de leçon et autres docteurs Diafoirus de la bien-pensance universelle font comparativement ressembler les tenants et tenanciers de la droite à de vieux sages blanchis sous le harnais – et cela, on en conviendra, est difficilement supportable pour un esprit moyennement éclairé. Quand Xavier Bertrand dit qu’il n’est « pas certain que les minarets soient indispensables » - ce qui, il faut bien l’avouer, est sémantiquement mesuré – on peut difficilement lui jeter le pavé (alors que l’envie n’y manque ordinairement pas). Le très ineffable Frédéric Lefebvre, exotique mélange d’Al Pacino et de Joe Dalton, a beau jeu d’affirmer que le débat sur l’identité nationale – dont personne n’est très persuadé de l’utilité – est en tous cas « le lieu pour en parler ».  Enfin, devant des parlementaires UMP - on a les interlocuteurs qu’on peut – Nicolas Sarkozy se serait livré, le 1er décembre, au commentaire suivant : « en Suisse comme en France, les gens ne veulent pas que leur pays change, qu'il soit dénaturé”. Le nouvel Obs et « Libé » frisent l’apoplexie journalistique, au même titre que Jean-Marc Ayrault et quelques autres ténors parlementaires. Mais entre nous : la belle affaire ! Pourquoi, au fait, faudrait-il que les pays « changent » à toute force ? Et dans quel sens ? En vertu de quelle dynamique historique ? Naguère en effet, et dans un contexte très différent, les ultra-libéraux de tous poils appelaient à ce changement, évoquant le sens de l’histoire. Les aléas économiques qu’on sait ont montré les limites de ce volontarisme benêt. En matière culturelle c’est un peu pareil : on n’oriente pas la marche d’une nation à coups d’éperons furieux, à moins de s’appeler Napoléon ou Ata Türk. Le dos du dinosaure est trop large pour ce faire et ses traces se perdent dans des lointains brumeux : selon le cas, de un à cinq millénaires dans le passé. Je me défie donc de ceux qui appellent au changement à tous prix, dans ces matières-là comme dans d’autres. J’ai toujours l’impression qu’ils n’ont pas assez ouvert de livres d’histoire. 

On est bien obligé, dans le même ordre d’idées, de constater que les pays du moyen-orientaux ne se couvrent pas de clochers sous prétexte de changement. On les comprend dans une assez large mesure : en France même, nombre de riverains exigent … que les clochers ne comportent plus de cloches ( !). La dynamique historique ne joue donc pas en leur faveur. Certes, a contrario, le beffroi des Flandres a pu connaître un regain d’intérêt à la faveur d’un certain film populaire. Le soufflé est retombé. Dommage, c’était peut-être la solution : rebaptiser les minarets « beffrois », voilà qui aurait pu faire consensus jusqu’à un certain point (sans aller jusqu’au déploiement de barraques à frites à proximité des lieux de culte). N’en parlons plus. On observera du reste qu’en terre d’Islam même le minaret ne présente pas les atours d’une évidence culturelle. Du temps des Omeyyades il n’y en avait pas : les mosquées étaient assez largement inspirées du plan basilical que les arabes venaient de découvrir en poussant leurs conquêtes jusqu’à la Mediterranée
 et les anciennes terres romaines via l’Anatolie, la Bythinie et
la Syrie. L’élément architectural primordial était plutôt le Mihrab. La mosquée Al-Aqsa n’a pas de minaret ; la fameuse grande mosquée de Damas, dite justement mosquée des Omeyyades, en comporte un mais celui-ci a été bâti plus tardivement après qu’un incendie ait détruit en grande partie  l’édifice initial. Il en va du minaret comme d’autres éléments architecturaux ou décoratif : il n’y a qu’à considérer encore l’usage des ornementations figuratives, tolérées du temps des mêmes Omeyyades mais interdits par la suite.  L’argument, il est vrai, n’a de valeur que culturelle et les esprits goguenards pourront toujours objecter qu’à ce compte-ci les chrétiens n’ont qu’à rebâtir des églises de style roman. Chiche ! Je m’en réjouirais assez, moi  qui ai toujours trouvé le gothique flamboyant pompeux[1].
 
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- C'est quand même coquet, 'faut avouer.-

- Oui mais les colonnes c'est pas pratique pour passer l'aspirateur.

En outre et comme d’habitude, les commentateurs ne replacent pas l’affaire dans le contexte de l’actualité nationale et des sentiments qu’elle a pu susciter. Je n’ai guère vu d’analyse rappelant au passage que, suite à l’affaire de l’interpellation par la police helvétique du fils Kadhafi (qui s’appelle Hannibal - à croire que son père ambitionne pour son rejeton une vigoureuse conquête de l’Italie berlusconienne…), deux ressortissants suisses sont retenus en otage en Lybie, et ce depuis plus d’un an. Le président de la confédération, Hans-Rudolf Merz, a dû présenter ses excuses au tyran oriental, ce qui ne fait que rajouter à l’humiliation puisque ce dernier n’a pas jugé bonde libérer les deux prisonniers. On imagine l’effet sur l’opinion suisse. Amalgame ? Oui, assurément : mettre Khadafi et la pratique de la religion musulmane sur les plateaux d’une même balance n’est pas bien rationnel. Mais peut-on, doit-on s’étonner que le citoyen suisse ait pu le faire ? …l’occasion lui était trop belle de contrarier l’opinion arabe dans un mouvement d’implicite revanche, même si ce n'était pas justifié.

Le même jour en tous cas les suisses se prononçaient dans le cadre d’une autre votation, dont l’objet était de savoir si la confédération devrait s’interdire d’exporter des armes. Toujours soucieux du porte-monnaie – mais je témoigne en usant de cet amalgame grotesque d’un coupable racisme culturel – nos voisins s’y sont refusés. Dommage. En cherchant bien, on doit quand même trouver quatre lignes là-dessus dans la presse.

… suisse.


[1] Sauf dans la bagnole. Un pare-brise en vitraux et une colonne plein cintre sur la banquette arrière, on dira ce qu’on voudra, ça impressionne.


Le vertige intérieur de la glotte raide

   

 Juste un petit mot en passant pour évoquer, une fois n’est pas coutume, ma lecture du moment (je m’aperçois en effet que, fort bizarrement, je ne le fais guère alors que c’est théoriquement le but premier d’un blog littéraire). Vous allez rire, pour un peu le rouge me monterait aux joues. C’est,  figurez-vous donc, « Un singe en hiver » d’Antoine Blondin. Que j’avais toujours assimilé, avec une belle naïveté et surtout une superbe ignorance, à des dialogues de cinoche façon Audiard et Lautner – de même, évidemment, qu’aux trognes de Belmondo et Gabin, protagonistes du film de Verneuil sorti en 62.

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- “Trognes”… Non mais t'as entendu comment k'y cause ?

- Y'a plus d'respect chez les marsupiaux, tout va à vau-l'au. 

  Il y a là, d’ailleurs, matière à une première surprise. Il faut convenir qu’il est difficile de s’attaquer à une œuvre en ayant ces deux figures-ci calées confortablement dans un coin d’esprit, fût-il brumeux : car leur présence est de nature à canaliser l’imagination du lecteur. Délicat donc de prêter une autre tête que celle de Gabin à l’hôtelier  Quentin ou un autre facies que celui de Bebel au voyageur Fouquet. Eh bien non justement ! Notre Jean-Paul national, eu égards au roman, est un Fouquet imparfait ; Gabin sonne mieux en monument taciturne et résigné, ce qu’il est déjà dans le roman – mais dans un cas comme dans l’autre on peut fort bien imaginer autre chose et d’autres gens. Peut-être bien parce que le style de Blondin est, je le confesse, beaucoup plus sophistiqué et littéraire que je ne m’y attendais. 

  Car de la même façon que j’avais trop prêté attention au tandem Gabin-Belmondo, je ne percevais instinctivement de Blondin (que je n’avais jamais pris soin de lire) qu’une vision de carnaval poussant assez loin  la caricature. L’aimable noceur faisant le tour de France à coups de chroniques, levant le coude dès que l’occasion et les copains se présentent. Il y avait peut-être de ça. N’empêche que le bonhomme a traversé le champ littéraire de l’après-guerre comme on traverse un champ de mine, avec l’élégance en plus. Surréaliste : le voilà par exemple prix des deux magots en 49 alors que Beauvoir sort le deuxième sexe, que Borges sort sa bombe Aleph et que Camus s’apprête à monter Les Justes, à Chaillot ou ailleurs (on s’en fout à vrai dire).  Un poids plume que ce Blondin à côté des Sartre, Nimier, Mauriac et Duras !! Mais un poids plume qui voit juste et qui soigne sa page à coup de matière grise étalée plus généreusement que la crème chocolat-noisette sur une tartine au goûter– car ce Singe en hiver est bien loin d’être un livre con ou inutile. Le grief qu’on peut lui faire est de reposer sur des ressorts désespérément masculins en fait de motivation, car oui, rappelons l’évidence : ce dont on parle, c’est de bitures dantesques entre copains, l’éternel cauchemar de l’humble ménagère – incarnée ici par Suzanne, la femme de l’aubergiste.

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- Vous allez voir qu'à tous les coups, y sont partis picoler sans moi…

  Quentin est un homme plus proche du troisième âge que du second qui, après avoir vécu un service tumultueux du côté de
la Chine coloniale en son jeune temps – descendant le Yang-Tsé-Kiang dans une canonnière – s’est rangé des voitures en s’installant dans une petite cité balnéaire du calvados nommée Tigreville. Un beau jour un jeune voyageur mystérieux s’installe dans son hôtel qui sans originalité aucune s’appelle le Stella. L’homme est un ivrogne magnifique cachant un esprit baroque et barré sous des litrons de fine et de Picon-bière, expédiés notamment dans l’estaminet du sieur Esnault,  ennemi intime de l’hôtelier. Alors que Quentin s’est juré d’arrêter de boire en 44, Fouquet-Belmondo, à la fois sûr de lui et complètement paumé, l’entrainera dans une libation d’anthologie pour oublier – un bref instant – que sa fille lamentablement abandonnée l’attend vainement dans une pension de la côte, tenue par une bande d’acariâtres. Voilà le pitch, mais il est assurément connu. Ce qui l’est moins, ce sont les a-côtés, les impressions fugaces et autres implications. Les protagonistes ne sont pas là pour le seul plaisir de sacrifier aux dieux de la bamboche. Fouquet est dépressif, traîne une vague honte de lui-même, observe sa propre fille sur la plage à la dérobée en craignant de passer pour un satyre avant de jeter un œil effectivement libidineux sur des donzelles à peine plus âgées. Incapable de garder femme à force d’alcoolisme immaîtrisé, il est condamné à la solitude comme à l’acharnement de son patron-créancier. De son côté Quentin est prisonnier des cordons de satins tissés par une femme aimante qui redoute qu’il ne revienne sur son serment mais qui, de l’aveu resté célèbre de Gabin, « l’emmerde »  (« Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour ! Mais tu m'emmerdes ! »). Voué à un culte dédié au triomphe de sa propre volonté, l’aubergiste se morfond et ne cesse d’enterrer sa jeunesse restée étrangement affleurante. Bref, il y a là de la matière humaine, et de la bonne, celle dont on tire les moins probables dramaturgies comme le viticulteur tire le vin de sa vigne. Blondin y excelle assez, et me fait un peu penser au Marcel Aymé de
la Jument verte. Pas tant pour le style ni même pour le propos, certes, mais pour la brume d’imprécision et finalement de malentendu qui s’attache à ces auteurs : parce que loin de
la Pléiade et du Lagarde, on les tient un peu pour quantités négligeable. Je me suis surpris coupable de cette attitude : amende honorable, messieurs, je lève mon verre à votre talent et prie le Patron céleste de bien vouloir vous remettre la même chose. Et s’il sert aussi le père Audiard, ma foi, c’est tant mieux !  

   (Dernière minute : ‘paraît qu’il y a aussi un singe, un single pardon, d’Indochine qui s’appelle « un singe en hiver ». Je ne connais pas. Honte sur ma face blème) 




Ténèbres conradiennes ou le diable en Afrique

  Foin des prix littéraires qui ne surprennent personne. Au diable les scandales à répétition d’une classe politique à la dérive. Aux coulisses du Crazy Horse, les accortes ministres du conducator Berlusconi. Il y a des jours où on aimerait se débarrasser de ces lambeaux d’information qui vous collent à l’esprit comme un étron canin à la semelle. Pouvoir se poser ( voir même : se vautrer) – respirer sereinement, fuir la télé et réfléchir. Ou du moins, choisir ne fût-ce que partiellement ses motifs de réflexion.

  Chaque fois que je m’y exerce – pas assez souvent, hélas, comme tout un chacun – mon âme ou la bouillasse existentielle qui en tient lieu se trouve soumise à un vertige assez atroce qui la fait voisiner avec ce que Conrad appelait le coeur des ténèbres – « l’horreur », bien sûr, pour qui a lu la nouvelle.  Dans le film de Coppola le personnage campé par Brando laisse précisément le même mot échapper de ses lèvres alors qu’il fait l’objet  d’un sacrifice expiatoire expédié à grands coups de machette. Dans le roman c’est un peu différent. Certes, Kurtz expire en évoquant d’un souffle exsangue « l’horreur » qu’il a tout à la fois contemplé et provoqué, non sans une satisfaction coupable. Mais si j’ai bonne mémoire le narrateur revient à Londres, rencontre l’épouse du défunt et lui annonce la terrible nouvelle. « Qu’a-t-il dit au moment de mourir ? » demande-t-elle. L’homme hésite : gauche, emprunté, lâche comme seraient donc les hommes devant les femmes – c’est écrit même pour les plus grands – il finit néanmoins par se résigner au mesonge et lâche: « Votre prénom ». « J’en étais sûr » répond la veuve, incapable de concevoir que les forces du mal ont en réalité triomphé au point d’altérer et peut-être d’effacer le souvenir même de sa personne dans le cerveau malade et confit d’amibes de son compagnon. Beau passage. Tudieu. Le genre de chose qui donne envie d’écrivaillonner furieusement.

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  Les ténèbres et l’horreur, donc, exercent de longue date un pouvoir de fascination. J’y cède régulièrement car quelque chose en moi se veut ou plutôt se voudrait douloureusement conscient de la souffrance du monde. J’y arrive parfois, comme beaucoup d’entre vous très certainement, encore qu’il y ait parmi nos prétendus semblables des gens qui tiennent  à rester étranger à cet univers-là – à « l’horreur conradienne » précisément. Des gens qui par exemple ne tiennent pas à savoir que des gosses, en Haïti, se nourrissent désormais de galettes de boue. Manger de la terre ! Réalise-t-on seulement que c’est l’authentique comble de la pauvreté ? Au-delà de ça je ne vois pas ce qu’il peut encore y avoir en fait de déchéance. Il faut tout de même, pour manger de la terre, avoir regardé partout autour de soi et n’avoir rien trouvé d’autre à porter à la bouche que ce qu’on foule au pied. Demain peut-être devront-ils assaisonner ce triste plat d’authentique résistance aux métaux lourds avant de boire leur urine faute d’eau potable. En fait d’anticipation, à ce stade-ci, on n’est plus très loin de Soleil Vert.

   Je tombais l’autre jour sur un article du National Geographic (un obscur opuscule américain réactionnaire et vaguement écolo)  qui, en langage assez expéditif, évoquait le sort des albinos dans la région de l’Afrique des Grands Lacs. Les Albinos sont là-bas réputés détenir des pouvoirs magiques. Pour leur malheur ils ne peuvent guère les exercer volontairement et il serait plus juste de dire que c’est leurs corps, ou des morceaux de ce dernier (peau, os, ongles) qui présente des vertus qu’on qualifierait ici de surnaturelles. Un os d’enfant albino procure la richesse à qui le porte. Ou alors protège contre le mauvais œil. Vous devinez la suite. Les morceaux, « on » vient les chercher. A coups de machette là encore.

  Les albinos sont massacrés par de prétendus sorciers qui revendent ces gris-gris après avoir mutilé leurs victimes.

  Mais il y a pire encore. A la fin des années 90, dans la foulée du génocide Rwandais, un arc de guerre traverse l’axe Ouganda-Rwanda-Nord Kivu, poussant des centaines de milliers de réfugiés en direction de la RDC. Des milices à demi-dissoutes de guerriers psychotiques et drogués, flanqués d’enfants-soldats, terrorisent les mères de famille et prennent langue avec des sorciers qui ravivent et instrumentalisent les obscures croyances. Et voici ce que racontait tout récemment, dans un article d’un journal africain repris dans le Courrier International,  un témoin venu de la Tanzanie voisine :« Les tueurs, qui travaillent pour des sorciers, pratiquent le cannibalisme et revendent des morceaux de corps pour fabriquer des amulettes. Les acheteurs, qui viennent parfois de République démocratique du Congo, du Burundi, du Kenya et d’Ouganda, sont convaincus que les jambes, les parties génitales et les cheveux des albinos leur permettront de devenir riches instantanément. La plus jeune victime à ce jour avait 7 mois (…) Ces meurtres sont inspirés par l’ignorance et la cupidité. Une main d’albinos se vend 2 millions de shillings [1 220 euros]” [cit.]  . Voilà qui ne surprendra qu'à moitié les lecteurs de l'excellent bouquin de Kourouma, “Allah n'est pas obligé”, qui en raconte quelques-unes dans le même genre.  

 Les albinos africains n’avaient pas besoin de ça. Sous ces latitudes, exposés aux rayons d’un soleil impitoyable et sans la protection des couteuses crèmes occidentales -  le marché des cosmétiques étant bien plus lucratif du côté de Wysteria lane – leur peau se couvre le plus souvent de mélanomes et il n’est pas rare qu’ils deviennent aveugles.  

 Et nous alors, à quoi pense-t-on ?   Au Goncourt. Aux frasques de Frédéric Mitterrand. Au fils Sarkozy. Demain, aux régionales. Ou alors à notre assurance-vie. Aux dents du petit dernier.

 ciel.jpg  C’est le triomphe de l’horreur ordinaire sous les oripeaux du quotidien. Nous feignons de l’ignorer mais tout espoir est vain pour nous-mêmes comme pour les autres. Et bientôt peut-être, un baisser de rideau sur notre pathétique naufrage moral. Dix millénaires de prétendue civilisation pour découper les bébés albinos vivant afin d’en faire des gris-gris – et le tout, comme dirait encore Conrad, « sous les yeux de l’occident ».  C’est beau, le progrès. 


ON A LU CA ON A TOUT LU

Ces temps-ci sort sur les écrans le film “Lucky Luke” avec le très sympathique Jean Dujardin. Très bien. Dans le cadre d'une opération marketing-promo-évènementielle plus ou moins improbable, baptisée “I love Lucky”, quelques communiqueux s'avisent de demander leur avis sur la question à des écrivains. Ceux-ci, évidemment, sont implicitement invités à déclarer leur flamme pour le cow-boy de Morris et Goscinny. Peut-être certains y verront-ils l'occasion de comparer un certain “minimoi” des hauts-de-seine à Iznogoud: on peut toujours rêver.

L'opération est plus ou moins narrée dans les chatoyantes colonnes de “Metro” qui, la semaine dernière, publiait l'interview d'Anna Gavalda. Bon.

Et là, on ne peut résister à l'envie de se livrer à une citation  opportune du grand auteur:

“C’est Rantanplan que j’aime le plus. Le corniaud le plus sexy de l’Ouest ! (…) J’ai moi-même l’esprit d’escalier des gens distraits et je m’identifie complètement à lui !”

Bon. Ben, voilà voilà. Hein.

Le premier qui s'exclame “qui se ressemble s'assemble” (après moi) a perdu.

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- lis pas ça, malheureux, ça va te vexer.

 


AFFAIRE POLANSKI : MIROIR AUX ALOUETTES ET MOUTONS DE PANURGE

Le conformisme dans la formation et la cristallisation des opinions serait une matière passionnante à creuser. Sous quelle impulsion toute une communauté d’individus se met-elle soudain à éructer dans le même sens et à subir la même indignation au même moment ? Pourquoi – inversement – une société maintient-elle des tabous et refuse-t-elle de les briser, tout simplement en OSANT le discours et la réflexion ? Pourquoi et comment ces tabous deviennent-ils l’objet de fortifications concentriques patiemment élaborée à coup de politiquement correct, avec le concours parfois d’associations et de communautés organisées ? Pourquoi enfin – car après tout c’est la vraie question, celle qui en quelque sorte nous compromet collectivement – pourquoi est-ce que tous ces mouvements penchent si souvent vers la bêtise, et si rarement vers l’intelligence ? Pourquoi les ténèbres et non pas la lumière ?

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- C'est marrant, c'est aussi un peu ce qu'on se demande.

 La curiosité devrait autoriser à s’intéresser à tout et, partant, à parler de tout pourvu seulement qu’on évite l’insulte. Ce serait, je suppose, l’état d’une société mûre et adulte. On s’y ferait peut-être chier, certes, mais on s’y engueulerait moins – ou je l’espère à meilleur escient. Prenons – mais vous m’aviez senti venir – le cas Polanski. Je comprends fort bien le premier degré d’indignation, qui consiste à dire que l’agression d’une fillette est un acte toujours dégueulasse. C’est vrai quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Je comprends de même l’accusation récurrente du « deux poids-deux mesures», relayée à de multiples reprises après que le tout-Paris (mais aussi le tout-Varsovie, et une bonne partie du tout-Hollywood) ait exprimé son soutien au cinéaste. A travers ce deuxième grief transperce l’amertume lancinante de se savoir évoluer dans des sociétés inégalitaires et finalement bien peu démocratiques. L’adage « selon que vous serez puissant ou misérable… » demeure d’actualité, c’est un fait. Mais la virulence des réactions récentes semble désigner Polanski comme seul bénéficiaire de ce triste dévoiement. Or, quand un politique – fût-il un simple élu local – est surpris les mains dans le pot de confiture, que ce soit à Bamako ou à Levallois, il en va exactement de même. La justice se fait conciliante. Idem à l’égard des capitaines d’industries. Il y a quelques jours s’ouvrait le procès en appel de l’Erika. Je ne saurais dire ce qui est le plus grave, de prendre une jeune fille ou de saccager 400 kilomètres de côtes à coups de mazout. Ce que je peux dire, par contre, c’est que monsieur Thierry Desmaret, ‘pédégé’ de l’époque, ne sera pas inquiété personnellement. Pas plus que Donald Rumsfeld ou Dick Cheney, dont nous savons bien pourtant qu’ils ont purement et simplement inventé une guerre – chef d’accusation pourtant employé à Nuremberg sous la forme du « complot contre la paix ». En d’autres termes, beaucoup ont fait aussi grave ou même pire que Polanski, en étant pareillement « protégés », mais sans pour autant susciter une pareille ire*. Polanski paye-t-il pour d’autres ? Et si oui, qui ? Il y a là en tous cas un refus collectif de relativiser, qui se fonde sur la gravité du fait invoqué. Violer une mineure. A croire qu’il y a quelque chose dans la condition infantile qui tient du tabou ultime. Je ne m’y sens pas trop soumis, peut-être parce que je me souviens trop bien que les gosses ne se respectent déjà pas entre eux et qu’il y a dans les cours de récréation des fripouilles notoires qui, rendues à l’âge adulte, fournissent sans surprise aucune d’assez parfaits salauds. En définitive l’argument de l’âge me laisse assez froid. Je ne dirais pas que l’enfant est le symbole de l’innocence, pareil à un lys immaculé : je laisse ce privilège aux (autres) animaux, qui font ce pour quoi la nature les a programmés. On peut être petit et salaud. C’est ce qu’on appelle (d’ailleurs) un petit salaud. Par ailleurs, Hitler et Joseph Djougachvili ont porté des culottes courtes.

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- Yô, phoque ta race, va sucer ta mère la moule koala de mes [bîîîp]!

Ces réalités simples sont pour ainsi dire systématiquement refoulées par les adultes au profit d’une idéalisation intégrale des marmots. Chose étrange. Il suffit pourtant de se planter devant les grilles d’une école communale pour redécouvrir les fauves qui sommeillent en eux – et du reste, à mon humble avis, c’est bien pour ça qu’on y met des grilles. Ici, il est vrai, nous parlons d’une victime. Mais d’une drôle de victime, il faut (hélas) en convenir. Une victime que sa mère autorise à fréquenter des adultes, et pas n’importe quel type – du bien défoncé. A qui sa mère encore demande, si l’on en croît les dépositions d’époque, d’ « être très gentille avec monsieur Polanski ». Une victime qui avait déjà eu deux relations sexuelles à treize ans, ce qui peut certes arriver, mais à la paradoxale condition de ne pas arborer le corps d’une adolescente de treize ans. Par ailleurs les faits avaient eu lieu dans la résidence de Nicholson. Image-t-on que pendant ce temps-là le sieur Nicholson, fraîchement sorti d’ Easy Rider, binait des échalottes au fond du potager ? Soyons sérieux.

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- Bon OK j'avoue. J'ai fait un trou dans la porte de la salle de bain des filles pour pouvoir mater.

…Sérieux comme mademoiselle Samantha Geimer elle-même, la victime, qui – bien consciente de tout cela – est finalement la plus modérée en cette affaire, au point de demander qu’on laisse Polanski tranquille. Ce qu’elle ne ferait peut-être pas s’il s’agissait authentiquement d’un monstre. D’ailleurs l’argument du deux poids – deux mesures est d’un maniement délicat, voire explosif. Il peut se révéler aisément réversible, comme le montre le cinéaste polonais Krzysztof Zanussi qui, droit dans ses botes, proclame : « si Polanski n'était pas un personnage célèbre, le fait d'avoir profité il y a plus de 30 ans à Los Angeles, ville connue pour la liberté des moeurs, des services d'une prostituée mineure n'aurait eu aucune suite aujourd'hui”. Je ne suis pas très loin de partager ce point de vue, avec une grosse nuance, elle-même ambigue. Je ne crois pas que mademoiselle Geimer ait été une prostituée. Je crois juste que sa mère a été une proxénète – ce qui explique presque tout, et achève de faire plonger l’affaire dans le sordide. Peut-être les magistrats de Los Angeles sauront-ils réunir des témoignages pour le démontrer ou au contraire l’infirmer. Mais à cette seule perspective, on comprend rétrospectivement les réticences de mademoiselle Geimer … Comme on le voit, l’affaire est en réalité très complexe et douloureuse. Mais la référence à l’enfance d’un protagoniste et à l’horreur du viol incite mécaniquement à l’indignation, donc à la simplification. Quand on essaye de développer ces arguments – pas des arguments, certes, plutôt des circonstances complémentaires – on renvoie sans cesse aux deux mêmes éléments fondateurs. Une gamine ! Un viol ! Si vous ne partagez pas l’horreur collective, vous voilà hors du groupe. L’indignation joue ici un rôle fédérateur semblable à la peur : il agglomère, soude, colle. Et incite à la censure, puisque celui qui développe ses idées (et encore, « idées »…) doit être exclu. Phénomène agrégatif propre peut-être à expliquer la naissance de sectes, l’hystérie collective des vrais puritains et le bûcher des sorcières. Mais il faut être honnête. L’aspiration à la justice emporte presque mécaniquement le goût de la simplification. On a toujours, chevillée à un bout d’âme, l’envie de punir les salauds, à moins bien sûr d’en être un soi-même (hypothèse étonnamment fréquente). Les avocats prospèrent sur cette pulsion, lui opposant toutes sortes d’éléments factuels complémentaires propres à laisser croire que la situation, justement, est plus complexe qu’elle en a l’air. L’ennemi de l’homme en noir est la simplicité, qu’ils combattent avec une mauvaise foi confondante. Vous me direz, précisément : les avocats nous emmerdent avec leurs simagrées, et le lynchage garde les vertus d’une justice immanente. Ma foi, ça dépend du crime. Je n’éprouve curieusement aucune envie de me battre pour que les droits de la défense d’un Pol Pot, d’un génocidaire rwandais ou d’un Eichmann (qui y a néanmoins eu droit) soient assurés. Peut-être justement parce que dans ces différents cas la gravité boursouflée et monstrueuse des crimes impose la simplification au lieu de simplement la suggérer. Nous sommes alors en présence de faits qui échappent pour ainsi dire au jugement ordinaire – mais qui pour autant ne doivent pas échapper au jugement tout court. Rien de tel il me semble dans l’affaire Polanski, laquelle repose sur un acte sans doute affreux et préjudiciable mais qu’on peine même à qualifier pénalement. Viol ? Détournement de mineure ? « Relation sexuelle illégale », comme l’a jadis observé le procureur US ? Et de la part de la mère, n’y aurait-il pas une part de proxénétisme ? …ou de racolage, tant qu’on y est ? Ajoutons une pincée de chantage – il semblerait qu’il en ait été question – et voilà la coupe des vices**  effectivement pleine. Mais la réalité, elle, achève de s’éloigner.

* Rumsfeld et Cheney ont été critiqués, mais je n’ai pas souvenance d’avoir vu passer sous mon museau d’internautes, à leur intention, des « qu’ils crèvent » ou « qu’ils aillent se faire enc… en prison” . C’est dommage. Personnellement, c’est à peu près ce que je souhaite à ces deux tristes sires, incomparablement plus nuisibles que Polanski.

** Je n’ai pas fait exprès, je vous jure.




FEMINISATION DU LECTORAT, MARKETING ET FEMINISME

Si j’avais été prudent, je me serai juré de ne jamais aborder le sujet que je me propose de développer aujourd’hui, car il se prête à d’éreintantes polémiques et à de multiples accusations dont il me fatigue par avance de faire l’objet – encore que je ne puisse voir là qu’une réaction courroucée et compréhensible que j’essaierai de prévenir du mieux possible, à force d’explications. Ce sujet miné au point d’être douloureux est celui de la féminisation croissante du lectorat. Il me paraît patent en effet qu’une bonne part de la production dite littéraire est réservée à des lectrices bien plus qu’à des lecteurs, qui ne sauraient à priori être intéressés par cette production. Je reconnais dès à présent – sans même avoir achevé mon premier paragraphe ! – ce que ce constat peut avoir de compromettant. Quoi, se pourrait-il vraiment qu’hommes et femmes ne puissent lire les mêmes choses ? Nos esprits sont-ils si radicalement différents ? En vos fors intérieur, mesdames, quelque chose s’irrite déjà et gronde préventivement, ne le niez pas. Vous ne sauriez tolérer l’affirmation selon laquelle vous seriez définitivement rétives aux orages dostoïevskiens et à l’absurde kafkaïen, de même qu’on ne peut dire que vous n’avez rien à faire d’un Gombrowicz, d’un Jerzy Kosinski ou encore d’un Conrad.  Ceci est exact, je n’ai nul droit de le dire ; ce serait une généralisation coupable et nécessairement relative, dont on dira qu’elle traduit un machisme rampant. Et là est le malentendu – je m’en explique.

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- Trop tard, ça y est, le Koala a jeté un  froid sur son blog. 

 Sans doute n’est-il pas inscrit dans les cosmiques interstices de la Grande Ourse qu’hommes et femmes doivent nécessairement lire des ouvrages différents, et que leurs goûts littéraires doivent nécessairement diverger. Mais ne nous mentons pas non plus : c’est néanmoins ce qui se passe, dans une large mesure. Le lectorat des peu contournables Musso et Levy est, d’évidence, majoritairement féminin ; de même – forcément – que les tombereaux, que dis-je les légions innombrables de la chick litt : Weisberger. Candace Bushnel. Kinsella. O’Connel. Zoë Barnes. Et j’en passe. Ces « personnes qui écrivent » - et que je ne peux, hélas, désigner plus commodément – irriguent nombre de collections éditoriales, dont beaucoup d’ailleurs avancent masquées. Chez Pocket par exemple, les livres destinées à la jeune-branchée-urbaine-décérébrée figurent dans une collection « Comédie » : y trouve-t-on Donlevy, Woodehouse ou encore Tom Sharpe ? Non, bien évidemment, on ne parle pas de cet humour-là. Pas plus qu’on ne parle de courage dans la collection « Audace » ( ?) de l’ex-moribonde Harlequin. La palme de la franchise revient en définitive à l’intellectuellement défunte Fleuve Noir, qui au moins a l’explicite honnêteté de baptiser sa collection « gossip girl » et de développer un site Internet dédié, opportunément baptisé « girlattitude ». Je n’ai pas vérifié si la centième consultation dudit site permettait de se voir offrir une douzaine de préservatifs à la framboise ou un sex-toy rose fushia, mais tout est possible.

   Pour asseoir et pérenniser ce lucratif commerce, d’obscurs mais nuisibles marketteux ont décidés d’élargir la cible en chassant la fillette, à qui l’on dédiera désormais des bandes dessinées « chick-litt » comme chez Soleil. Une fois l’habitude prise, la jeune fille pourra rester dans le giron d’une médiocrité confortable, à moins que par un acte d’émancipation individuelle – quasiment révolutionnaire – elle ne décide de se faire intelligente.

   Mais tout cela, m’objectera-t-on, n’est effectivement affaire que de stratégie commerciale et ne témoigne pas de l’éternel féminin : l’attitude d’une grosse poignée de chefs de rayons déguisés en directeurs de collection ne saurait compromettre l’ensemble des lectrices et des auteures. C’est exact, et c’est heureux ; mais d’autres facteurs sont également compromettants et plus signifiants encore. Prenons un exemple récent, certes fortement ancré dans la mode et qui – pour adopter la formule consacrée – « fait le buzz » en cette rentrée littéraire : la fameuse Saphia Azzedine, qui fait son obligatoire promo de colonnes de journaux en plateaux télés, glissant notamment sa silhouette fuselée sous le regard des duettistes Naulleau-Zemmour (je n’ai pas regardé la séquence). Saphia est interviewée dans un nouveau journal féminin, Grazzia ; et que juge-t-on opportun de lui demander, à côté d’un article consistant à déterminer « comment avoir le regard wild de Duffy » ? Sa marque d’escarpins préférée, son « fashion blocage » (sic) ou encore la marque de son parfum. Mais c’est le concept, coco, c’est « l’interview blender » - qui comme ce dernier accessoire permet de transformer n’importe quel aliment, fût-il épicé et calorique, en une informe bouillie pour bébé. Mais s’imagine-t-on trois secondes seulement demander (rétrospectivement) son « fashion blocage » à Georges Perec ou à Yourcenar ? Pas vendeur, les pinces à vélo et les varices. Et triste au possible, ces auteurs sérieux… (sérieux, Perec ? Il y a des subtilités qu’il vaut mieux éviter…).

  Entendons-nous, il n’y a rien à voir ici avec la prose de mademoiselle Azzedine dont tout le monde me dit qu’elle est fort lisible ; mais l’on peut éprouver une certaine perplexité devant la démarche qui consiste, en ce cas, à glisser un joyau dans les poubelles d’un bordel. Le problème n’est pas nouveau, mais on voit bien émerger, sous couvert de promo et de dossiers de presse, une manière de continuum éditorial entre la presse féminine, la littérature à poulardes et cette partie de la littérature générale produite sous la plume des femmes. Dans ce contexte la presse féminine garde ses vieux gimmicks commerciaux et tire toujours sur les mêmes ficelles. Dans Elle, on demandait ainsi à la lectrice lambda (forcément lambda, aurait ajouté Duras…) de faire un test pour déterminer quel bouquin elle devait emporter en vacances (ah, les tests !! Quel bonheur simple, quand ils vous évitent de prendre une décision sous le couvert d'une psychologie de charcutier). Dans Cosmo, le dernier livre chroniqué – que je m’abstiendrai de désigner par charité chrétienne – suscite  cette chatoyante affirmation (attention, citation): « Il paraîtrait que le livre de F… N… fait partie des coups de cœur d'Anna Wintour, rédactrice en chef du Vogue américain. Pourtant, Lucy n'est pas une fashion victim anorexique, non, non ! » Dame, nous voilà presque rassurés : on frôle l’originalité, que dis-je, la création.

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 - Les filles, sortez le curry, on va se faire un civet de Koala Tandoori.

  S’il ne s’agissait que de s’interroger sur la persistance d’une « littérature féminine » - faute d’un meilleur terme, celui-ci étant peu adéquat car caricatural – il faudrait admettre et ajouter aussitôt que celle-ci a toujours existé, et qu’elle a su être de qualité. Jane Austen en témoigne jusqu’à un certain point – question de goût – encore que je sois porté à trouver plus intéressant, par exemple, le remarquable « portrait de femme » de James. Au reste, la seule circonstance que je me précipite sur cette pauvre Austen fleure bon la caricature : ici je songeais aux femmes écrivant pour des femmes, je le confesse, mais il y a bien entendu des femmes qui écrivent tout court, et avec talent. Et ce de longue date, dans des domaines peu propices aux fanfreluches : Ann Radcliffe fut un précurseur du roman gothique et, partant, du fantastique actuel; par ailleurs j'attire l'attention des éventuelles pétroleuses sur le fait que, tout de même, j'ai placé les deux Marguerites (Duras et Yourcenar) dans les développements qui précèdent. Il faut en tous cas, sans cesse, relativiser et remettre ce dangereux ouvrage sur le métier - soit.

  Il n’en demeure pas moins que les commerciaux d’aujourd’hui ciblent non sans opportunisme le lectorat féminin, sans doute parce que ce dernier lit plus, peut-être plus frénétiquement, avec une certaine avidité pour la nouveauté – ce dont témoigne, sur le front de la « com’ », le continuum éditorial et médiatique que j’évoquais plus haut. Mais cet édifice repose sur des fondations pourries. Censé répondre aux attentes éditoriales et culturelles de la femme, il l’insulte copieusement et se propose de la soumettre à un nivellement par le bas. La gent féminine résiste-t-elle ? Oui et non. D’aucunes, bien évidemment, lisent de vrais auteurs et glissent dans la bibliothèque familiale des livres en quelque sorte interchangeables ou asexués, livres qui ne s’adressent ni aux femmes ni aux hommes mais aux humains : de vrais livres donc. Une lectrice de cette sorte, dont la table de nuit croûle peut-être sous des couches de papier sédimentées où figurent des morceaux de Thomas Mann, de Kundera, de Hesse ou de Brecht, est d’emblée dans la résistance. J’observe pourtant qu’elle n’a pas de lisibilité sociale et collective dans les médias : son intelligence et sa curiosité sont comme boycottés. Ce n'est pas à celles-là que s'adressent les prétendus éditoriaux de la presse pipole et les pages “cultures” (sic) des torchons remplis de pubs pour les cosmétiques, la ligne éditoriale de ces publications ayant pour point commun de tenir leurs lectrices en très piètre estime.  Le douloureux de l'affaire est que ce n'est pas le fait d'affreux machos qui tiennent la femme dans un mépris ancestral - trop facile. Non. Si boycott il y a, il est le fait d'autres femmes : les « renifleuses de tendances » et autres poulardes des comités de rédaction qui sont l’exact pendant des gus qui, de l’autre côté de la rue, sélectionnent les photos de fesses qui contribueront à l’intérêt de la presse dite masculine (et testostéronée). Ces autres femmes qui, coupables, partent du principe que leurs prétendues semblables témoignent comme elle de futilité. Cette futilité qui transpire donc de la presse à gonzesses et qu’on a le singulier toupet de présenter comme une qualité : oui, la femme moderne et « hype » est censée être futile, n’est-ce-pas, mais cela participe de son charme pétillant (tiens donc); elle se veut légère et fine comme les bulles éclatant à la surface d'une coupe de champagne. Las: neuf fois sur dix elles ne parviennent, les pauvrettes, qu'à être aussi légères  qu'un tracteur agricole (et beaucoup moins utiles). Car au nom de cette « futilité positive », accessoire acidulé autorisant l’exercice objectif d’une connerie décomplexée, il faudrait mettre de côté tout ce qui est grave, dense, sérieux. Quitte – régression, trahison !! … A l’abandonner aux hommes. Et voilà comment, désertant progressivement le champ de l’intellectualisme, la femme se trahit elle-même par divisions entières. L’homme, adversaire ancestral, en est-il seulement coupable ? Je ne crois pas. L’on voudrait, à coup de banalités, persuader les uns et les autres que le mâle se défie de la femme intelligente et en a peur (que ne l’entend-on pas, celle-là !). Le con oui, sans doute, mais il nous a habitué de longue date à ce type d’aberration. Les femmes ne doivent pas tirer prétexte de son existence pour abdiquer en rase campagne. Il en va du triomphe du féminisme vrai, dont l’adversaire primordial réside plus dans la ribambelle de vieux démons féminins mal maîtrisés que dans la figure du primate néanderthalien.

  J’observe d’ailleurs, mesdames, que nous autres hommes avons remportés quelques succès sur cette figure-là. Des succès lents et imparfaits, mais des succès quand même.

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Heu non, quand même pas à ce point-là. 

Alors de grâce : battez-vous, vous aussi. Résistez à votre charmante futilité, réprimez la “légèreté pétillante” dégueulant des magazines vulgaires qu’on vous destine et qui regorgent d’insultes que le pire macho n’oserait vous adresser en face. Faites ce que vous avez justement exigé de l’homme prétendument moderne : soulevez-vous contre votre propre nature. Ne négligez pas le trésor que vous avez entre les oreilles au profit de celui que la nature a placé entre vos jambes. Ne réfléchissez pas avec vos ovaires comme vous nous avez si souvent reproché de réfléchir avec nos couilles.

Soyez en guerre et nous serons alliés.


Coupable complaisance du talent pour lui-même

 Je l’avoue bien humblement, j’étais reparti – penché doctement sur mon clavier qu’encombre outre mes doigts potelés une irritante queue de chat – pour fustiger encore une fois la perte de sens, de valeur, de tout ce que vous voudrez en termes de littérature, ou bien encore pour vouer à la géhenne les éditeurs commerciaux qui (les fourbes) ne m’ont toujours pas édité alors que, c’est bien entendu, mon opus est de nature à dynamiter l’intelligentsia européenne et à révolutionner la narration littéraire, rien de moins, oui ça va les chevilles.

 Et puis je me suis dit que tout cela a été dit bien mieux que moi, fort récemment, par quelqu’un de plus éminent, à savoir donc monsieur Jourde dont je recommande décidément la lecture sous le blog « Bibliob’s », rubrique « confitures de cultures ». Etant encore largement inadapté à l’usage des technologies modernes de communication, et infichu d’introduire un lien hypertexte dans mon blog sans faire sauter l’électricité de mon quartier, je ne me livrerai pas à l’exercice, mais courez-y : les billets « confession d’un lecteur de manuscrit » et « respectons un peu l’écrivain, bon sang » valent leur pesant de pépites et sont du baume au cœur des blessés de la plume et du tiroir. Je ne dis pas ça pour flagorner le grand homme, car au vu de ce qui va suivre, je sens plutôt que je vais me griller comme une arachide ou comme un bout de merguez négligemment jeté à la surface brûlante d’un  barbecue un dimanche après-midi au fond du jardin.

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- C'est idiot ça franchement, alors qu'on est si bien les fesses dans l'eau.

Il est effectivement épuisant de lutter contre la connerie ambiante. On n’en a jamais fini. Il faudrait déjà, pour le faire utilement, avoir la conviction d’échapper soi-même à la bêtise que l’on combat, ce qui est loin d’être une évidence, surtout pour votre serviteur. D’autres n’éprouvent pas ce genre de doute. Certains ont même transporté, à travers le paysage intellectuel français, la silhouette altière d’intelligences jamais prises en défaut – du moins apparemment. Car ceux-là même, je le crains parfois, se sont pris les pieds dans le tapis non pas franchement de leur bêtise, mais plus modestement de leur suffisance, ce qui est à peine plus excusable. Et ça, c’est intéressant ; bien plus peut-être que de se pencher sur l’énième clash de chez Ruquier / Naulleau, par exemple la démolition en règle, certainement justifiée, du roman (hum) d’Annie Lemoine ou de tel autre chroniqueur télé dont le besoin d’écriture est à peu près aussi irrépressible qu’une diarrhée tropicale, et aboutit à peu de choses près au même résultat. Je dis ça sans savoir, bien sûr, je n’ai pas lu cet ouvrage qui a peut-être sa place dans l’enfer de la bibliothèque du Vatican. De même suis-je implicitement invité, comme “consommateur”, à considérer les stars et starlettes du PAF comme autant de grands auteurs: encore une chose dont il faudra reparler.

Donc, l’on peut être une sommité des lettres et trébucher à la faveur d’une dérive narcissique. J’en ai sous l’œil (glauque) deux exemples, en tous cas que je crois tel, et attention messieurs-dames c’est du lourd : Paul Valéry et Julien Benda, rien de moins. Je vous entends gronder d’ici. Quoi, qui suis-je, moi pauvre amibe aculturée, pour dresser mes frêles ergots devant cette belle paire de statues du commandeur des arts-et-lettres ? Tout doux, je m’explique. Encore une fois ça n’est pas d’absence d’intelligence dont il est question ; la nature a horreur du vide et ces deux-là partageaient à l’évidence sa détestation. Le problème réside me semble-t-il dans une certaine complaisance narcissique de l’esprit tourné vers sa propre dissection maniaque. C’est de ce défaut-là, si c’en est un, que témoignèrent nos deux champions, respectivement dans “Monsieur Teste” (publié en 1896) et dans « Exercice d’un enterré vif » (1945). J’en profite, s’il y a des bibliophiles dans la salle, pour signaler que je dispose de ce dernier ouvrage dans l’édition originale « trois collines », Genève, pur vélin, le genre de truc qui rend bien à côté des « séries blanches » et autres « domaines étrangers ». C’est 400 euros, fin de la séquence commerciale.

 Mais soyons sérieux. L’essai « Monsieur Teste » - en réalité une suite de courts essais – débute par cette phrase restée assez célèbre : « La bêtise n’est pas mon fort ». C’est vrai, naturellement, la bêtise n’était pas le fort de Paul Valéry, et dans ce livre il dit au reste des choses très juste, par exemple celle-ci :

  « Je m’étais fait une règle de tenir secrètement pour nulles et méprisables toutes les opinions et coutumes d’esprit qui naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire ».

Voilà qui paraît exact : l’épanouissement authentique de l’intelligence paraît relever d’un exercice plus solitaire que social, les importuns étant ordinairement plus doués pour inoculer leur bêtise que leur talent, ce dernier ne se propageant pas – hélas – à la vitesse du virus de la grippe H5N1. Le problème, c’est que Valery utilise la figure de ce monsieur Teste pour dresser, sur quelques 125 pages, un hommage vibrant à la grandeur de son esprit. C’est un véritable culte individuel, une auto-idolâtrie, une explosion de satisfaction parfois benoîte en même temps qu’un gênant spectacle onaniste. A la limite, le lecteur est de trop. Il se demande pourquoi on l’a convié. Il ne doute pas d’avoir affaire à un grand homme, mais se demande, le rouge au front, pourquoi il est besoin d’enfoncer le clou avec une telle impudeur. Un rien méprisant de ses contemporains, Valery ajoute : « Ce qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé ». Sans doute l’intelligence authentique n’est-elle pas là où la collectivité bêlante nous la désigne, mais bon – ça, on le sait.

 alleluya

- Mes frêres ! Vous êtes une communauté bêlante ! En vérité c'est le Koala qui vous le dit.

- On le crucifie tout de suite ou on attend qu'il fasse plus chaud ?

Plus subtile est la situation, non moins complaisante pourtant, de l’auteur de la Trahison des clercs. Benda est ce qu’on pourrait appeler un philosophe misanthrope juif, en même temps que l’ancêtre des « réacs de gauche » - un prodigieux fulminant, à la manière peut-être d’un Karl Krauss, encore que je sois bien incapable de pousser la comparaison. Quand on est juif, dira-t-on, on a d’emblée d’assez bonnes raisons d’être misanthrope ou à tout le moins de considérer ses contemporains européens avec une certaine retenue. Tel était plus spécifiquement le cas pour Benda qui a néanmoins fréquenté Léon Daudet et Charles Péguy. Drôles de fréquentations pour un juif de l’époque, me direz-vous, encore que : Péguy, on l’oublie trop souvent, fut dreyfusard. Enfin bref.

  L’une des idées dominantes de Benda était que l’intellectuel authentique n’a pas à se commettre avec les passions politiques de son temps, et doit préserver la substantifique moelle de son cerveau pour la réserver à des constructions abstraites, au risque d’ailleurs d’être froides, voire scientistes : « le mode sous lequel j’honore le plus la pensée est le mode scientifique ». Cette conviction que je caricature grossièrement – je vais décidément avoir des emmerdes avec l’Académie française, dont Benda ne fit jamais partie, on a bien dit qu’il était juif – cette conviction, donc, transpire encore dans l’exercice d’un enterré vif, qui en quelque sorte prolonge la Trahison des clercs. C’est, encore une fois, un exercice d’introspection de la pensée, non exempt de nombrilisme et d’une auto-satisfaction évoquant le brâme de la Castafiore dans le livret de Gounod et les albums de Tintin. Encore une fois, le chant enflammé d’une intelligence incontestablement brillante, mais coupable d’amour pour elle-même, jusqu’à se découper en mille morceaux et se disséquer à l’extrême ; l’esprit en somme piégé et retenu par lui-même à la façon d’un papillon de nuit phosphorescent capté par sa propre lumière. « Je dirai mon esprit 1° sous son aspect intellectuel, 2°  sous son aspect moral », annonçait Benda avec l’affectation scolaire d’un super-hussard de la République (je crois d'ailleurs que la célèbre expression est de Péguy, mais je peux me tromper). 

Bon.

Et alors ?

Qu’est-ce qu’on en a à fiche, nous, lecteurs post-post-modernes de 2009 ? Est-ce à cela que mène l’excès d’intelligence ? A cette sorte d’overdose d’auto-complaisance ?

Dans ce cas, de grâce, n’en disons rien aux cons.

Ils seraient fichus d’en tirer argument pour le rester.


LES ECRIVAINS - PASSERELLES AU PANTHEON

Il y aurait lieu sans doute d’approfondir un brin le misérable sillon creusé – enfin : vaguement inscrit en creux – dans le post précédent, où je m’interrogeais sur les modalités du « passage » individuel, en tant que lecteur, de la littérature récréative sans prétention à la littérature générale et si possible intelligente. Il va sans dire que mon postulat est que les deux derniers termes convergent naturellement, dans le sens où je conçois la littérature traditionnelle comme une littérature de qualité, ou témoignant d’une certaine exigence tant du côté de celui qui la lit que de celui qui l’écrit ; autrement dit qu’elle soit le lieu de rencontre de deux intelligences, quand bien même cette rencontre serait quasiment fortuite et fugitive. Après tout, c’est ce qu’on lui demande. Théoriquement. En tous cas moi. Enfin bref.

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- Je peux savoir le rapport avec le post d'aujourd'hui ? 

- Ben, c'est une image gratuite et libre de droits, alors… 

- … 

- Pis j'aime bien les tulipes et les portes à vitraux. 

Un élément primordial du dossier réside dans l’existence d’ «écrivains-passerelles », de gens capables de jeter un pont entre ces deux mondes à priori assez dissemblables. C’est un exercice périlleux où la réussite me semble assez admirable. Pensez : savoir prendre par la main et selon les cas un gamin, un ado, ou encore un adulte dépourvu d’habitudes en fait de lecture – et peut-être même de goût pour icelle – et l’amener aux portes des paradis artificiels. San s autre matière stupéfiante que le contenu d’une bibliothèque ou la perspective d’en constituer une. S’agit-il de grands écrivains ? Je n’en sais rien. Ils sont peut-être mieux encore : des écrivains utiles. Dans l’échelle justement de l’utilité intellectuelle et morale, il faudrait les placer juste après ces belles âmes qui apprennent à lire aux analphabètes. Je l’ai fait une fois, juste quelques leçons, infligées avec son accord à un gars rencontré au service militaire (eh oui, j’ai cet âge-là mon bon monsieur). L’expérience a sûrement été plus gratifiante pour moi que pour lui, car pour ce qui est de la pédagogie, j’avoue que j’improvisais franchement. Mais peu importe. A la fin il savait écrire les syllabes simples, de même que son nom (effroyablement trembloté – une écriture de poussin fraîchement sorti de l’œuf, écriture pour ainsi dire d’être vierge, ce qu’il n’était  pas vraiment par ailleurs). Un autre a pris la suite, mieux inspiré que moi, je crois bien – quant à notre « élève » je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il était appliqué, animé par une envie farouche de compenser les retards infligés par les circonstances à son horloge personnelle. J’espère dans un sens qu’il y est parvenu mieux que moi.

Qui sont-ils, ces écrivains-passerelles qui mènent au grand large de la même façon qu’un remorqueur y emmène son cargo ? Vos réponses permettent d’en dresser une petite liste, évidemment grossièrement incomplète, qu’on pourrait d’ailleurs s’amuser à étendre :

 Jules Vernes, Conan Doyle, Walter Scott,
la Comtesse de Ségur, Pagnol, Carolyn Quine ( ?), Dumas, Lewis Carroll,  Roald Dahl, ou même Druon – mais aussi Werber* et les auteurs de science-fiction comme de fantasy : les Asimov, Bradbury, K. Dick, Van Vogt, Simak, Wul, Zelazny, Jack Vance, Robert E. Howard … et Barjavel, et Tolkien, et Poe, et Lovecraft. Par le versant « policier », qui a aussi beaucoup d’adeptes, nous aurions encore : Maurice Leblanc (un peu ‘ringardisé’ je le crains), Agatha Christie, Gaston Leroux, Frederic Dard, Simenon, Leo Mallet, et – allons-y gaiement – Higgins Clark.

Mais aussi et sous d’autres aspects – « éditoriaux » cette fois-ci :  les bibliothèques vertes et rose, le Club des Cinq, les Six compagnons, les comics façon « Strange ». Sans oublier, dans la mesure où tout peut-être commence par eux, les auteurs de contes : Grimm, Perrault, Andersen, de Villeneuve, Collodi et consorts.

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- Si le koala oublie Leprince de Beaumont, j'arrache la tête des mômes.

En me livrant à l’exercice je m’aperçois de deux choses. La première est que décidément je raisonne en termes de littérature – c’est pas nouveau – mais aussi et par extension immédiate que je me place dans une civilisation de l’écrit, finalement très occidentale. Un enfant africain, par exemple, serait lui aussi soumis à une initiation, sûrement aussi « impliquante » pour son avenir personnel ; mais elle pourrait être le fait d’un conteur ou d’un grillot, bref relever de la tradition orale. C’est à vrai dire une évidence. Et puisque j’en suis à épousseter une évidence, m’en vient une autre dont je vous fais part dans la foulée (n’étant  pas forcément avare de banalités quand je suis dans l’impossibilité technique de distiller les traits de génie) : le simple fait de poser sur le papier la liste ci-dessus permet d’envisager la cartographie de dizaines de parcours de jeunesse ou d’initiation possibles, et autant de passerelles. Exemple : il n’est pas irrationnel de songer que tel gamin naguère plongé dans les contes de Grimm pourrait ensuite sautiller sur les fables de
la Fontaine, puis de là sur les contes philosophiques de Voltaire, façon « Zadig », par un enchaînement à la logique assez immédiate qui pourrait encore l'amener ensuite vers les “Bijoux indiscrets” ou le neveu de Rameau. Mais le même, partant encore de Grimm – ou alors d’Andersen, comme on veut – pourrait se diriger vers Alphonse Daudet, et de là vers Pagnol. Tout comme, plus particulièrement sensible à la fibre fantastique, il pourrait encore passer à Lewis Carroll, dévorer au passage l’Histoire sans fin de Ende ou encore Harry Potter, avant de retomber sur Poe. Lequel, via ses nouvelles policières articulées autour du personnage d’Auguste Dupin, ouvre d’autres perspectives vers le roman policier mais aussi – par ailleurs – sur la poésie sombre des fleurs du mal ou la littérature générale classique, à laquelle il appartient bien évidemment. Bref. On n’en finit jamais. Mais il serait passionnant de jeter ça sur le papier : on obtiendrait la carte Michelin des parcours littéraires. J’y ferais figurer Kinsella et Von Ziegesar – la tâcheronne de l’inénarrable collection « GossipGirls » - dans les terrae incognitae . Et ficherais “MussoVille” ainsi que “LevyCity” sur les rives d'une mer semblable à la Baltique au mois de janvier, histoire de tempérer l'attractivité de ces destinations.

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-Tu crois que je peux garer la caisse ici ?  - C'est pas le jour, et puis on est pas loin de François-Nourrisier sur Mer 

Mais alors justement, nom d’un chien: comment et pourquoi,  sachant qu’il existe tant d’opportunités de parcours réussis, se trouve-t-il quand même des gens pour se taper de l’autofiction inepte, des SAS ou bien encore de la chick-litt ?? Est-ce tout bêtement qu’ils le veulent ? 

Foin de tolérance. Je te foutrais tout ça au goulag.

Ou alors, pour présenter la chose d’une manière plus tempérée, dans une jolie maison en rondins de bois** à côté du golfe de l’Ob ou sur les rives de l’Ienisseï, avec obligation  d’hivernage, et huit caisses de livres. ‘Sortiraient de là le jour où ils seraient cultivés, en espérant que ce soit avant que des moisissures ne commencent à prospérer dans leurs narines.

Alors certes. Ca n'est plus de l’irritation ni de la colère, à ce niveau-là, mais comme l’aurait dit notre bon Baudelaire : un « dérèglement furieux ».

* Eh oui, quand même. Ah là là. Soupir.

** Certifié FSC.